Fast Color a tout du faux petit film qu’on range trop vite dans la case “curiosité de festival” alors qu’il démonte, à sa manière, le cirque des superproductions super-héroïques. Sorti en 2018 et réalisé par Julia Hart, ce long métrage porté par Gugu Mbatha-Raw prend le genre à rebrousse-poil : pas de tour de force numérique, pas de ville pulvérisée à la fin, pas de grand méchant qui hurle au ciel. À la place, on a trois générations de femmes noires, un désert américain desséché, une pluie qui manque cruellement à l’appel et des pouvoirs qui ressemblent davantage à un traumatisme familial qu’à un ticket pour l’Olympe. Le film a rapporté moins de 77 000 dollars au box-office, ce qui dit assez bien son sort en salles : une sortie discrète, presque fantomatique, avant une petite vie de film culte en devenir. Et franchement, on tient là un de ces objets qui rappellent à quel point le genre peut encore respirer quand il arrête de se prendre pour une machine de guerre.

Pour replacer les choses, 2018 était l’année où le super-héros dominait encore le marché mondial, avec Black Panther de Ryan Coogler en fer de lance, A Wrinkle in Time d’Ava DuVernay dans une autre veine de fantasy familiale, et tout un paquet de productions qui tentaient de capter l’air du temps sans toujours savoir quoi en faire. C’est aussi l’époque où l’afrofuturisme gagne en visibilité, entre désir de représentation et vraie bataille esthétique. Dans ce contexte, Fast Color fait figure d’anomalie précieuse : un film qui préfère l’intériorité à la démonstration, le deuil à la pyrotechnie, la transmission à la conquête. Le film ne cherche pas à battre le genre sur son propre terrain ; il le contourne, le fissure, puis le laisse sécher au soleil.

Et c’est précisément là que le film devient intéressant : derrière son vernis de récit de pouvoirs, Fast Color parle surtout d’héritage, de filiation et de survie noire au féminin.

Des éclairs dans le désert, pas des feux d’artifice

Julia Hart, qui signe ici un film à la fois dépouillé et tendu, construit son récit autour de Ruth, interprétée par Gugu Mbatha-Raw, femme errante dans un futur américain où la pluie a disparu. Ruth souffre de crises qui déclenchent des séismes localisés ; sa mère, Bo, et sa fille, Lila, possèdent elles aussi des pouvoirs, mais le film s’intéresse moins à leur mécanique qu’à ce qu’ils disent d’une lignée abîmée. Le principe est simple, presque sec, et pourtant le long métrage en tire une matière émotionnelle d’une belle densité. On n’est pas dans la grande saga à la Marvel, avec ses phases, ses croisements et ses promesses de spin-off à la pelle. Ici, tout passe par la parole, les gestes, les silences, la manière dont ces femmes apprennent à habiter leur propre puissance sans se faire dévorer par elle. C’est moins spectaculaire, oui. C’est aussi beaucoup plus rare.

Le casting participe à cette sobriété magnétique : Lorraine Toussaint donne à Bo une autorité calme, presque minérale ; Saniyya Sidney apporte à Lila une présence qui évite le piège de l’enfant-symbolique ; David Strathairn et Christopher Denham, eux, incarnent les forces périphériques du récit, sans jamais voler la vedette au trio central. Quant à Gugu Mbatha-Raw, elle fait ce qu’elle sait faire de mieux depuis des années : tenir un film par la seule vibration de son jeu, sans forcer le trait, sans réclamer l’attention à coups de grands effets. On l’a vue dans Loki chez Marvel, dans Belle, dans Jupiter Ascending, dans Doctor Who, et même dans A Wrinkle in Time ; ici, elle trouve peut-être son emploi le plus juste, parce que le film lui laisse l’espace de jouer la fatigue, l’évitement, puis la réappropriation de soi. Mbatha-Raw n’incarne pas une super-héroïne : elle joue une femme qui apprend à ne plus avoir peur de sa propre tempête.

Affiche de Le Tourbillon de couleurs
Affiche de Le Tourbillon de couleurs

Le film qui parle plus qu’il ne cogne

Ce qui frappe dans Fast Color, c’est sa façon de désamorcer les attentes du genre sans tomber dans la pose arty. Le film finit bien par offrir une confrontation, des armes désintégrées, une tempête utilisée comme arme, bref de quoi rappeler qu’on est quand même dans une fiction de pouvoirs. Mais la vraie matière du film se trouve ailleurs : dans les scènes où Bo et Ruth discutent de santé mentale, de mémoire, de transmission, de ce qu’on fait d’un don quand il ressemble surtout à une blessure héritée. Le long métrage avance comme un premier chapitre, presque comme le numéro 2 d’une mini-série en six épisodes, ce qui peut frustrer si on attend un grand dénouement. Sauf que cette incomplétude fait aussi partie de son charme. Le film refuse le péché originel du blockbuster contemporain : cette obligation de tout boucler en mode explosion finale, comme si le public ne pouvait pas encaisser autre chose qu’un feu d’artifice numérique.

Les critiques, elles, ont plutôt bien accueilli l’objet. Sur Rotten Tomatoes, le film affiche 83 % d’avis favorables sur 88 critiques, signe qu’on n’était pas face à un caprice de niche totalement isolé. Richard Brody, dans The New Yorker, a souligné l’attention portée par le film aux beautés du quotidien plutôt qu’au spectacle. Valerie Complex, dans The Mary Sue, a insisté sur le fait que Julia Hart rendait beau un désert aride tout en déconstruisant, sans tambour ni trompette, les codes du film de super-héros. On peut difficilement mieux résumer le projet : Fast Color prend le genre, lui retire sa carapace, et garde ce qui palpite dessous. C’est un film qui ne veut pas impressionner ; il veut résonner. Et ça, mine de rien, c’est autrement plus costaud.

La pluie manque, le cinéma non

Il y a aussi quelque chose de très parlant dans le timing du film. En 2018, le cinéma de super-héros se cherchait déjà des échappées : plus de diversité, plus de récits périphériques, plus de variation de ton. Mais la plupart des studios continuaient de raisonner en termes de franchises, de budget de production, de budget marketing et de potentiel d’exploitation en salles. Fast Color, lui, arrive comme un contre-projet. Pas de machine à fantasmes, pas d’univers étendu à vendre derrière, pas de promesse de suite brandie comme une canne à pêche. Juste un film qui croit à la puissance de trois femmes, à la mémoire collective et à la possibilité d’un autre imaginaire super-héroïque. Le résultat n’a pas fait de bruit, mais il a laissé une trace chez celles et ceux qui aiment quand le genre sort du costume trop serré.

Au fond, ce qui rend Fast Color si singulier, c’est qu’il refuse de choisir entre le film de genre et le drame intime. Il prend les deux, les mélange, et laisse apparaître quelque chose de plus fragile, plus politique aussi. On peut y voir une variation sur Storm avant l’heure, un faux pilote de saga, ou même une réponse discrète à la domination des récits masculins dans le super-héros. Peu importe l’étiquette, au fond. Ce qui compte, c’est que Julia Hart et Gugu Mbatha-Raw ont fabriqué un objet à contre-courant, un film qui ne court pas après la foule et qui, justement pour ça, mérite qu’on s’y attarde. Dans un marché saturé de bruit, Fast Color choisit le souffle. Et ça, on ne va pas faire semblant : ça fait du bien.

Alors oui, le film a disparu sous le radar au moment de sa sortie. Oui, il a rapporté trois fois rien. Mais les films qui tiennent debout sans faire de manège autour d’eux finissent souvent par revenir, un peu cabossés, un peu plus beaux. Et celui-ci a tout ce qu’il faut pour qu’on le redécouvre enfin, sans attendre qu’un studio vienne lui coller un logo clinquant sur le front. Parfois, les super-pouvoirs les plus intéressants sont ceux qui ne font pas de bruit. Et ça, franchement, c’est pas rien.

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