Oublié à sa sortie, expédié dans les limbes du streaming, The Instigators revient par la petite porte avec l’air de rien. Et c’est presque logique : ce braquage bancal de Doug Liman, porté par Matt Damon et Casey Affleck, a tout du film qu’on redécouvre quand l’algorithme se met à faire son boulot.

À l’échelle des guerres du streaming, le cas est devenu presque banal : un long métrage de studio, des têtes d’affiche, un réalisateur qui a de la bouteille, puis une mise en ligne qui avale le tout sans cérémonie. The Instigators, distribué par Apple Original Films, a eu droit à une sortie salle microscopique au Royaume-Uni seulement, pour un box-office famélique de 11 106 dollars selon les chiffres relayés par la presse américaine. Autant dire une sortie fantôme. Le film arrive pourtant avec un pedigree qui, sur le papier, sentait moins la naphtaline que la bonne affaire : Doug Liman derrière la caméra, Matt Damon au centre, Casey Affleck au scénario et au casting, plus Hong Chau, Ving Rhames, Alfred Molina, Ron Perlman et Jack Harlow pour garnir la galerie. Le budget n’a pas été rendu public, mais la présence de ce casting et d’un cinéaste de ce calibre laisse deviner une enveloppe à plusieurs dizaines de millions de dollars. Le genre de somme qu’Hollywood aime jeter dans le grand bain avant de regarder si ça flotte. Le streaming a parfois la mémoire d’un poisson rouge, mais il lui arrive aussi de déterrer de vrais films.

Dans le cas présent, on tient moins un casse spectaculaire qu’une comédie criminelle à mélancolie intégrée. Rory, vétéran divorcé qui veut toucher un montant précis au dollar près, et Cobby, petit délinquant en semi-réhabilitation, se retrouvent embarqués dans un plan foireux contre un maire corrompu de Boston. Le braquage déraille, les alliances se défont, la fuite se transforme en embrouille générale, et le film glisse peu à peu vers une mécanique de survie où le crime n’a plus rien de glamour. C’est là que The Instigators devient intéressant : Liman ne filme pas des génies du mal, mais des types rincés, cabossés, qui bricolent avec ce qu’il leur reste. On est plus près du film de perdants magnifiques que du grand opéra du hold-up.

Boston, les combines et les gueules fatiguées

Le scénario, coécrit par Casey Affleck avec Chuck MacLean, joue à fond la carte du local. Boston n’est pas juste un décor, c’est une matière : accents, rivalités, codes de quartier, politique pourrie, loyautés bancales. Alissa Wilkinson, dans The New York Times, soulignait cette authenticité bostonienne, en notant que même quand l’intrigue patine, les personnages donnent au film l’allure d’un film de potes avec des fusillades et des poursuites en prime. L’idée est juste, et c’est précisément ce qui sauve l’ensemble du simple exercice de style. Le film ne cherche pas à réinventer le braquage, il préfère l’user de l’intérieur, en le faisant passer par le filtre du désenchantement. Le casse n’est qu’un prétexte ; le vrai sujet, c’est l’état de fatigue morale de ses personnages.

Affiche de The Instigators
Affiche de The Instigators

Doug Liman, lui, sait parfaitement comment faire tenir un film sur des rails souples. Depuis Swingers et Go dans les années 1990, jusqu’à The Bourne Identity et Edge of Tomorrow, il a toujours aimé les récits de mouvement, les trajectoires qui se dérèglent, les corps qui courent plus vite que leurs certitudes. En 2024, il signait aussi le remake de Road House, preuve qu’il continue de naviguer entre commande industrielle et plaisir de mise en scène. Dans The Instigators, il retrouve ce qu’il fait de mieux : une narration qui avance en zigzag, des échanges vifs, un sens du tempo qui évite au film de s’enliser. Ce n’est pas un film de braquage au sens noble et glacé du terme ; c’est plutôt un film de circulation, de panique, de petites décisions catastrophiques. Et franchement, ça change un peu de la mécanique huilée jusqu’à l’ennui. Liman ne vend pas du rêve, il vend du remous.

Le retour du film de braquage qui a les poches vides

La réception critique a été tiède, avec un score de 41 % sur Rotten Tomatoes d’après 157 critiques, et certains commentateurs ont reproché au film sa légèreté, voire son manque d’ampleur. Michael Phillips, du Chicago Tribune, l’a jugé paresseux et sans grand enjeu. Soit. Mais cette réserve dit aussi quelque chose de la place qu’occupe aujourd’hui le film de genre dans les plateformes : si ça ne fait pas trembler la terre, on le range trop vite au rayon des produits secondaires. Or The Instigators n’a jamais prétendu être un mastodonte. C’est un film de caractère, de rythme, de dialogue, un objet qui mise sur l’addition des détails plus que sur le grand fracas. À l’heure où tant de productions jouent les colosses en carton, un film modeste peut avoir plus de tenue qu’un blockbuster en surcharge.

Ce qui le rend surtout digne d’intérêt, c’est la manière dont il s’inscrit dans la trajectoire récente de Matt Damon. L’acteur, qu’on retrouve aussi dans The Odyssey, voit son catalogue réévalué par le public, et The Instigators profite clairement de ce regard en arrière. On redécouvre alors un Damon moins statue de marbre que comédien capable d’embrasser le ridicule, la lassitude, la mauvaise foi et une certaine tendresse pour les types à côté de leurs pompes. Casey Affleck, de son côté, écrit un personnage qui ressemble à son propre goût pour les marges et les silences, ce qui donne au duo une texture presque biographique, ou du moins très cohérente avec leurs images publiques. Le film ne cherche pas à faire oublier les rides du système ; il les filme. Et c’est peut-être pour ça qu’il remonte aujourd’hui à la surface, loin du bruit des sorties événementielles. Parfois, le streaming ne ressuscite pas un raté : il remet juste sous les projecteurs un film qu’on avait regardé trop vite.

Reste cette petite ironie savoureuse : dans un marché qui adore fabriquer des franchises et des univers étendus à la chaîne, un simple crime dramedy de deux heures, avec des types fatigués et un braquage qui tourne mal, finit par paraître presque subversif. Pas parce qu’il renverse le genre, mais parce qu’il accepte de ne pas être plus grand que lui-même. Et ça, mine de rien, c’est déjà pas mal. Le film n’a pas gagné la guerre du box-office ; il a juste évité de mourir complètement, ce qui est parfois une victoire bien plus élégante.

Bande-annonce VF de The Instigators

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