Avec Jupiter, Alexandre Smia enferme la Ve République dans une pièce trop étroite pour contenir l’angoisse nucléaire qu’il convoque. Denis Ménochet y joue un président français fictif, Paul Archambault, et le film transforme la diplomatie en partie de poker où chaque mot peut faire sauter la planète.
Le point de départ n’a rien d’un gadget : un chef d’État, des ministres, des conseillers, une crise qui déraille, et cette vieille question qui revient toujours quand le monde se met à trembler, faut-il frapper, temporiser, négocier, gagner du temps ? Le cinéma a déjà beaucoup aimé les salles de commandement, les couloirs capitonnés et les visages fermés sous lumière blafarde, de Dr. Strangelove à Thirteen Days, en passant par tout ce que le thriller géopolitique a produit de plus anxiogène depuis que Hollywood a compris qu’une table de réunion pouvait faire plus peur qu’un champ de bataille. Ici, Smia s’inscrit dans cette lignée, mais avec une idée simple et un peu cruelle : la catastrophe n’est pas seulement dehors, elle est dans la mécanique même du pouvoir. On ne regarde pas une crise, on regarde des gens essayer de ne pas la fabriquer eux-mêmes.
Denis Ménochet, qu’on a souvent associé à des rôles de force tranquille ou de masse imposante, trouve ici un terrain parfait pour sa manière de jouer l’autorité sans la surjouer. Son Archambault n’a rien du demi-dieu présidentiel à la sauce série premium ; il écoute, absorbe, pèse, et c’est précisément ce calme qui rend le personnage inquiétant. Le film lui donne des interlocuteurs qui défendent des lignes opposées, entre escalade et apaisement, et tout l’intérêt est là : la parole politique n’est jamais neutre, elle est déjà une forme d’action. Dans ce genre de récit, le vrai suspense ne tient pas à l’explosion elle-même, mais au moment où quelqu’un décide que l’explosion est peut-être la moins mauvaise option. Sympa, comme programme.
Le bunker, ce vieux copain du cinéma de crise
Le huis clos politique a toujours eu ce petit parfum de piège à rats très chic. Un décor resserré, des visages qui se tendent, des rapports de force qui changent à vue d’œil : le cinéma adore ça, parce que ça lui permet de transformer la parole en arme blanche. Jupiter semble jouer cette carte à fond, avec une tension qui repose moins sur l’action que sur la circulation des arguments, des doutes et des ordres. Ce n’est pas un film de grande ampleur spatiale, et c’est justement là que le bât blesse un peu : le sujet appelle le vertige, l’échelle, la sensation d’un pays suspendu au bord du gouffre, alors que le dispositif paraît parfois plus ramassé que la catastrophe qu’il prétend contenir. Le film veut parler du monde entier, mais il garde parfois les épaules d’une salle de réunion.
Pour autant, ce choix de concentration n’est pas idiot. Le cinéma politique le plus efficace ne montre pas forcément les missiles, il montre les hommes qui prétendent les contrôler. Et là, Smia a le bon réflexe : faire de la discussion un champ de bataille. Dans une époque où l’on consomme les crises comme des flux d’actualité, le film rappelle que la décision politique reste un théâtre d’ombres, avec ses loyautés, ses angles morts, ses lâchetés aussi. Le président fictif de Jupiter n’est pas un héros de carton-pâte, et c’est tant mieux ; on sent derrière lui la fatigue, le poids de la charge, la possibilité très humaine de se tromper au pire moment. Le pouvoir, au fond, c’est souvent ça : une machine à fantasmes qui finit entre les mains d’un type qui n’a pas demandé à devenir le dernier rempart. Pas de quoi fanfaronner.
Denis Ménochet, ou l’art de tenir la pièce sans la casser
Denis Ménochet a cette présence rare qui permet d’occuper l’écran sans le vampiriser. Il n’a pas besoin d’en faire des caisses pour faire sentir la gravité d’une situation. Dans Jupiter, cette économie de jeu devient un atout majeur, parce que le film repose sur l’idée que la retenue peut être plus terrifiante que la colère. Son président ne hurle pas, ne cabotine pas, ne se prend pas pour un monstre sacré en mission divine ; il écoute, tranche, doute, et c’est dans ces micro-variations que le personnage prend de l’épaisseur. On est loin du fantasme hollywoodien du chef d’État qui sauve la mise en dix minutes chrono. Ici, le pouvoir sent la sueur froide et la compromission. Ménochet joue moins un président qu’un homme en train d’apprendre que gouverner, c’est choisir entre deux mauvaises sorties.
Cette approche donne au film une densité morale intéressante, même quand sa mise en scène semble parfois trop sage pour l’ampleur du sujet. Le cinéma français a souvent du mal avec le spectaculaire politique : soit il se réfugie dans l’abstraction, soit il veut faire américain avec trois néons et un faux sens du rythme. Jupiter tente autre chose, plus austère, plus frontal, presque ascétique. Ce n’est pas toujours le plus flamboyant des longs métrages, mais il y a là une vraie volonté de prendre le pouvoir au sérieux sans le sacraliser. Et ça, franchement, ça change des séries de ministres en carton qui parlent comme des algorithmes.
Une apocalypse en costume-cravate
Ce qui fait la force du film, c’est sa manière de ramener la crise nucléaire à une échelle humaine sans la dépolitiser. Le danger n’est pas abstrait ; il passe par des corps, des voix, des silences, des arbitrages. Le spectateur comprend vite que la catastrophe n’est pas seulement une affaire de stratégie militaire, mais de psychologie collective, de rapport à la peur, de hiérarchie des responsabilités. En cela, Jupiter rejoint les grands récits de crise où l’ennemi principal n’est pas l’autre camp, mais l’instant de bascule. Celui où l’on cesse de réfléchir pour commencer à réagir. Et là, on n’est plus dans la géopolitique, on est dans la panique organisée.
Reste cette impression un peu frustrante d’un film qui aurait peut-être gagné à respirer davantage, à laisser la menace déborder du cadre, à faire sentir le monde extérieur comme une pression continue. Le titre, lui, promet presque une mythologie du pouvoir, un Olympe républicain, alors que le film choisit le sous-sol, le couloir, la salle fermée. C’est cohérent, bien sûr, mais on peut regretter que la mise en scène ne cherche pas davantage l’écrasement, le vertige, la démesure. À force de contenir l’orage, Jupiter finit par ressembler à un cauchemar bien rangé. Et c’est peut-être là sa limite la plus intéressante : celle d’un film qui comprend parfaitement le danger du monde, mais qui le regarde à travers une vitre blindée. Pas sûr que le nucléaire apprécie la politesse.
Au fond, Jupiter pose une question toute bête et donc très cinématographique : que vaut un grand récit de crise quand il refuse un peu trop de prendre feu ? Le film a la tête froide, le casting solide, et cette petite odeur de salle de commandement qui ne vous quitte pas en sortant. Mais il lui manque parfois l’étincelle qui transforme un bon huis clos en vraie secousse. On a beau aimer les pièces fermées, il y a des sujets qui réclament un plafond qui saute. Là, il tient encore. Pour combien de temps, c’est une autre affaire.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




