Sorti en 2018, Support the Girls n’a jamais eu le profil du gros machin calibré pour le box office, et c’est précisément pour ça qu’on devrait le rattraper sans traîner. Regina Hall y livre une performance de haut vol, pendant que Haley Lu Richardson, avant The White Lotus, y impose déjà cette étrangeté douce qui accroche l’œil.
Dans le grand marché des “films à redécouvrir”, il y a les objets de culte fabriqués après coup, les petits miracles que personne n’a vus en salles, et puis les œuvres qui ont simplement été mal vendues. Support the Girls, signé Andrew Bujalski, appartient à cette troisième catégorie. Le film arrive en 2018, au moment où le cinéma indépendant américain continue de jouer sa survie entre la visibilité festivalière, la diffusion en salles limitée et la bascule vers le streaming. Pas de budget tapageur, pas d’effets de manche, pas de promesse de franchise à rallonge : juste une comédie dramatique resserrée, tournée autour d’un lieu de travail absurde, d’une journée qui déraille et d’une héroïne qui encaisse tout sans jamais se transformer en statue de martyre. Le film ne cherche pas à plaire à tout le monde ; il vise juste, et ça change tout.
Regina Hall, qu’on connaissait déjà pour Ally McBeal, la saga Scary Movie ou Girls Trip, trouve ici un rôle qui résume et dépasse son registre comique. Lisa Conroy, gérante d’un bar sportif façon “breastaurant”, doit gérer la boutique, les clients, les caprices, les humiliations et les micro-catastrophes du quotidien. Le film tient sur une seule journée, mais cette journée a la densité d’une semaine de service en enfer. Et Bujalski, figure associée au mumblecore depuis Funny Ha Ha en 2002, filme moins des gags que des rapports de force. On entend les dialogues, on voit les gestes, on sent la fatigue s’accumuler. Rien n’est appuyé, tout est piquant. C’est du cinéma de l’usure, et c’est beaucoup plus violent qu’il n’y paraît.
Un comptoir, des nerfs et une Amérique en vrac
En apparence, Support the Girls se contente de suivre une responsable de restaurant coincée entre ses salariées et une clientèle lourdingue. En réalité, le film observe un microcosme très américain, où le service devient une scène politique à part entière. Le travail féminin y est exploité, la convivialité y est marchandisée, et la “bonne humeur” exigée des employées ressemble surtout à une injonction à l’auto-effacement. Bujalski ne fait pas de discours, il laisse le système parler tout seul, ce qui est souvent bien plus mordant. Le film a d’ailleurs été perçu comme une satire sociale suffisamment fine pour figurer parmi les films préférés de Barack Obama en 2018, détail qui dit quelque chose de sa portée sans le transformer en totem. On est loin de la comédie qui fait juste mine d’avoir un fond ; ici, le fond mord.

Haley Lu Richardson, dans le rôle de Maci, apporte une énergie à la fois légère et mélancolique qui annonce déjà la finesse de son travail futur. Quand elle explosera plus tard auprès du grand public avec The White Lotus en 2022, on pourra revoir Support the Girls comme une sorte de prélude discret, pas un brouillon. Elle y a déjà cette manière de rendre un personnage immédiatement lisible sans l’aplatir. Et face à elle, Regina Hall compose une patronne qui ne cherche ni la gloire ni la rédemption hollywoodienne. Elle tient son monde à bout de bras, puis le film lui retire progressivement toute prise. C’est là que la comédie devient tendue, presque suffocante. Le rire ne disparaît pas, il se met à grincer des dents.
Le mumblecore a grandi, et il a des factures à payer
Andrew Bujalski n’a jamais été du genre à vendre du rêve en 4K. Depuis ses débuts, il préfère les conversations qui dérapent, les corps fatigués, les situations banales qui révèlent une violence sourde. Avec Support the Girls, il pousse cette logique dans un décor de travail où chaque interaction devient une négociation. Le film reste modeste dans sa forme, mais pas dans ses effets : il accumule les petits frottements jusqu’à faire apparaître une vraie crise morale. C’est là que son rapport au mumblecore devient intéressant. Le genre, souvent réduit à ses bavardages naturalistes, trouve ici une maturité inattendue : moins de posture générationnelle, plus de matière sociale. Le vernis indie est là, mais dessous, ça travaille dur.
Ce qui fait la force du film, c’est aussi sa manière de refuser le grand geste. Pas de climax tonitruant, pas de résolution propre, pas de morale emballée cadeau. On suit une femme qui tente de garder la tête hors de l’eau dans un système qui la pousse à sourire pendant qu’il la broie. Et c’est précisément pour ça que Support the Girls mérite sa place sur Prime Video aujourd’hui : parce qu’il parle du travail, du genre, de la fatigue et de la dignité sans se prendre pour un manifeste. Il a la finesse des films qui savent qu’un bon regard vaut parfois mieux qu’un long discours. Un petit film, oui, mais avec une sale habitude : il reste en tête.
Alors oui, on peut toujours se jeter sur le prochain mastodonte de la plateforme, le blockbuster qui promet de tout écraser avant d’être oublié au bout de trois semaines. Ou on peut prendre 90 minutes pour regarder Regina Hall tenir un film entier avec une élégance rageuse, pendant qu’Andrew Bujalski transforme un bar de bord de route en radiographie sociale. Franchement, le choix n’est pas si compliqué. Les pépites ne font pas toujours de bruit ; parfois, elles attendent juste qu’on les remarque.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




