2026 n’a pas seulement empilé des sorties : il a déjà fabriqué sa petite collection de mal-aimés, de films trop vite jugés et de succès qu’on a regardés de travers. Et comme souvent, le vrai scandale n’est pas dans les chiffres, mais dans la paresse critique qui les accompagne.
À mi-parcours de l’année, le cinéma a déjà déroulé un drôle de tapis rouge : horreur indépendante, comédie déviante, animation géante, reboot de franchise et documentaire de coulisses. Dans le lot, certains films ont trouvé leur public, d’autres leur box-office, d’autres encore seulement une poignée de défenseurs un peu trop passionnés pour leur propre bien. C’est précisément là que ça devient intéressant. Car un film « sous-estimé », ce n’est pas forcément un échec commercial, ni même un objet raté. C’est souvent un long métrage qui a pris un mauvais coup de projecteur, coincé entre attentes absurdes, réception critique tiède et algorithmes de notation qui adorent faire la pluie et le beau temps. Rotten Tomatoes, Metacritic et compagnie ont beau jouer les arbitres, ils ne disent jamais tout. Le vrai cinéma, lui, se faufile souvent dans les marges.
Dans cette première moitié de 2026, plusieurs titres ont déjà cristallisé ce paradoxe. The Super Mario Galaxy Movie a dépassé le milliard de dollars au box-office mondial, tout en se prenant une volée de bois vert côté critiques. Mortal Kombat II, lui, a corrigé des erreurs du premier opus sans obtenir le triomphe critique qu’on aurait pu attendre. À l’inverse, des œuvres plus modestes comme Mother Mary ou Forbidden Fruits ont surtout souffert d’un défaut de visibilité, ce péché originel que l’industrie continue de maquiller en « manque d’adhésion ». Et puis il y a les cas plus tordus, comme The Bride!, où l’ambition même du projet semble avoir dérouté une partie de la presse. Bref, on a déjà de quoi faire un petit massacre de certitudes. En 2026, le film sous-estimé n’est pas toujours celui qu’on croit.
Et c’est là que le classement devient intéressant : non pas pour distribuer des bons points, mais pour regarder de près ce que le bruit critique laisse passer entre les mailles.
Des monstres, des clins d’œil et des dents qui grincent
Commençons par The Bride! de Maggie Gyllenhaal, produit et écrit par la cinéaste elle-même pour Warner Bros. Le film, porté par Jessie Buckley et Christian Bale, revisite Frankenstein à travers une histoire de possession, de résurrection et de cavale criminelle. Le résultat est volontairement bancal, parfois trop chargé, souvent fascinant dans sa manière de faire sauter les coutures du matériau d’origine. On sent Gyllenhaal en plein bras de fer avec le mythe, comme si elle refusait la table rase tout en dynamitant le musée. Le score critique, autour de 57 %, dit surtout l’inconfort du projet. Et franchement, tant mieux : les films trop sages finissent rarement en légende. Un monstre sacré ne naît jamais d’un produit bien rangé.
Dans une autre veine, Forbidden Fruits joue la carte du camp toxique avec des sorcières de centre commercial, une jeune héroïne nommée Pumpkin et une montée de paranoïa qui transforme la sororité en champ de mines. Le film de Shudder et IFC Films mélange comédie noire, horreur surnaturelle et satire des groupes d’amies qui se dévorent à coups de sourires. Ce n’est pas seulement une histoire de sortilèges, c’est une histoire de hiérarchie, de jalousie, de faux pactes. Le genre adore ça depuis toujours, mais ici le vernis pop donne au tout une allure de mauvais rêve sous néons. Le film a compris qu’un balai peut très bien servir de lance-flammes.
Le grand n’importe quoi, version premium
Avec Gail Daughtry and the Celebrity Sex Pass, Zoey Deutch et Jon Hamm s’offrent une comédie qui assume son délire jusqu’au bout du bout. La prémisse est déjà un petit bijou d’absurdité : une coiffeuse, un fiancé, un « pass » sexuel accordé aux célébrités, puis une virée qui dérape en conspiration criminelle. David Wain et Ken Marino orchestrent le bazar avec une gourmandise de cartoon pour adultes, tandis que le film aligne les caméos et les faux-semblants comme s’il voulait transformer la culture des stars en farce cosmique. Le score de 77 % sur Rotten Tomatoes ne raconte qu’une partie de l’histoire : ce genre de comédie a toujours besoin de quelques années pour être vraiment comprise, surtout quand elle refuse de se tenir à carreau. Le bon goût, parfois, c’est juste un costume trop serré.
Dans le même registre de chaos contrôlé, Masters of the Universe version 2026 s’amuse à faire de la nostalgie des années 1980 autre chose qu’une machine à cash paresseuse. Amazon MGM Studios a visiblement compris qu’un reboot ne vaut rien s’il ne sait pas rire de sa propre mythologie. Nicholas Galitzine en Prince Adam, Jared Leto en Skeletor, l’épée, les muscles, la planète Eternia, tout y passe avec un sens du second degré qui évite le piège du simple fan service. Ce n’est pas seulement un retour de franchise, c’est une manière de rebrancher l’icône sur son absurdité originelle. Et ça, mine de rien, c’est plus malin que bien des blockbusters qui se prennent pour des cathédrales. À force de vouloir être sérieux, un univers étendu finit souvent en carton-pâte.
Quand le culte se fabrique en douce
Faces of Death appartient à cette catégorie de films qui ne cherchent pas la lumière, mais qui finissent par hanter les bords du cadre. Cette relecture du titre culte de 1978, à mi-chemin entre le faux snuff et le slasher méta, suit Margot Romero, modératrice de contenus sur une plateforme de vidéos courtes, qui se retrouve aspirée par une série d’images de plus en plus glauques. Le film joue avec la mémoire d’un objet déjà borderline à l’époque, en le replaçant dans notre époque saturée de flux, de voyeurisme et de circulation instantanée des horreurs. Le résultat n’a rien d’un remake paresseux : c’est un commentaire sur la manière dont l’horreur se consomme désormais. Le cinéma d’exploitation a simplement changé de serveur.
Autre cas de figure, Mortal Kombat II corrige le tir du reboot de 2021 en mettant enfin au centre ce que les fans attendaient : le tournoi, Johnny Cage et des bastons qui ressemblent à des fatalités sorties de la console. Warner Bros. a compris qu’une franchise de combat ne peut pas faire semblant d’ignorer son propre ADN. Le film, mieux accueilli qu’on ne l’aurait cru au départ avec un score de 64 %, ne révolutionne rien, mais il frappe juste là où il faut : dans la chorégraphie, dans la lisibilité des affrontements, dans le plaisir presque enfantin de voir les coups spéciaux prendre corps. Adeline Rudolph, en Kitana, apporte même une vraie densité à l’ensemble. Oui, on peut encore faire un film de baston qui ne ressemble pas à un PowerPoint sous stéroïdes. Comme quoi, respecter la règle du jeu n’a jamais empêché de cogner fort.
Le bruit, le mythe et le reste
Avec The Super Mario Galaxy Movie, Universal Pictures a signé l’un des plus gros cartons de l’année, et probablement l’un des cas les plus révélateurs de décalage entre réception critique et adhésion populaire. Le film a franchi le cap du milliard de dollars dans le monde, mais s’est traîné un maigre 42 % sur Rotten Tomatoes. On peut bien sûr pointer son côté décoratif, son écriture en pilotage automatique et son goût pour le clin d’œil à la chaîne. Mais il faut aussi reconnaître qu’il travaille davantage la mémoire du jeu vidéo que son premier film, en allant chercher du côté des ères 8-bit et 16-bit. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, loin de là. C’est un produit de franchise qui sait au moins d’où il vient. Et dans le monde des adaptations, ce n’est déjà pas rien. Un blockbuster peut être vide sans être inutile.
Enfin, Lorne s’attaque à Lorne Michaels, le patron de Saturday Night Live, avec l’ambition de percer le mystère d’un homme qui a bâti une institution télévisuelle tout en restant obstinément insaisissable. Le documentaire de Focus Features suit son parcours, ses années avant SNL, son absence de cinq ans, sa manière de tenir la baraque au milieu du chaos. Les critiques lui reprochent un certain survol, et on les comprend : filmer l’ombre d’un producteur, c’est toujours risquer de ne saisir que le contour. Mais pour les amateurs de télévision américaine, le film a le mérite d’ouvrir une porte sur une fabrique de la légende qui, d’ordinaire, aime garder ses coulisses fermées. Les séquences animées, paraît-il, font grincer des dents ; ça arrive quand on veut faire du style sans le budget du style. Même les demi-dieux ont parfois droit à une mauvaise retouche.
Au fond, ce qui ressort de ce premier bilan 2026, c’est moins une hiérarchie qu’un état du cinéma lui-même : un art qui continue de produire des objets bancals, brillants, trop grands, trop bizarres ou trop discrets pour entrer proprement dans les cases. Et c’est très bien comme ça. Les vrais survivants de l’année ne sont pas toujours ceux qui font le plus de bruit. Parfois, ce sont ceux qu’on a regardés de travers avant de se rendre compte qu’ils avaient déjà pris une longueur d’avance. Le box-office fait la une, mais le culte, lui, travaille en sous-sol.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




