Quatre épisodes, quatre heures, et une idée simple mais pas si courante : les religieuses ne sont pas des silhouettes de vitrail, mais des actrices de l’histoire. Avec Religieuses, des histoires de sœurs, France Culture s’attaque à un angle que le cinéma adore contourner et que le documentaire, lui, peut enfin regarder en face : comment raconter des femmes dont la parole a été longtemps filtrée, encadrée, parfois confisquée, sans les réduire à des images de carte postale ou à des fantasmes de fiction ?
Le sujet tombe à point nommé. En France, le catholicisme continue de perdre du terrain, les vocations s’effondrent, et les congrégations vieillissent à vue d’œil. D’après les chiffres de la Conférence des religieux et religieuses de France, les sœurs étaient un peu plus de 15 000 fin 2024, contre près de 50 000 au tournant des années 2000. Autrement dit, on assiste à la disparition d’un monde social, spirituel et matériel, avec ses règles, ses hiérarchies, ses lieux, ses archives, ses silences aussi. Et là, France Culture ne sort pas le violon : elle sort le micro, ce qui est quand même plus honnête.
La série documentaire, signée Maïwenn Guiziou, s’inscrit dans la grande tradition de LSD, la série documentaire, cette usine à récits où le son n’est jamais décoratif. Ici, la mise en scène sonore ne sert pas à faire joli dans le noir : elle fabrique de la présence, du relief, du doute. On entend des religieuses venues de plusieurs communautés, de Jouarre à Fontevraud, de la Xavière à Paris à Saint-Thomas-de-Villeneuve à Plougastel, et l’on comprend vite que le projet ne consiste pas à empiler des témoignages édifiants. Il s’agit de rendre audible une puissance féminine que l’histoire officielle a souvent laissée hors champ.
Pas des saintes cartes postales, des femmes en prise avec le réel
En apparence, le sujet pourrait glisser vers le musée des représentations un peu poussiéreuses : la nonne silencieuse, la femme retirée du monde, la figure de renoncement. Sauf que le documentaire prend précisément ce cliché à revers. Les religieuses ne sont pas présentées comme des reliques d’un ordre ancien, mais comme des femmes qui ont occupé, pendant des siècles, des positions de pouvoir très concrètes : gestion de biens, autorité sur des communautés, influence locale, rôle éducatif, poids symbolique. Rien de mystique dans cette réalité-là, ou alors un mysticisme très terrestre, très administratif, presque comptable. Le couvent, c’était aussi une machine sociale.
Ce qui rend la proposition intéressante, c’est qu’elle ne cherche pas à réhabiliter à coups de grands mots. Elle laisse les voix travailler. Et ça change tout. Dans un paysage audio saturé de formats bavards, la sobriété devient une arme. On n’est pas dans le sermon, on n’est pas dans la plaidoirie, on est dans l’écoute. Une écoute qui accepte les contradictions : l’enfermement et l’autonomie, la discipline et l’invention de soi, la soumission apparente et la prise de pouvoir réelle. Bref, tout ce que le cinéma a souvent simplifié en deux plans et une lumière dorée.
Le son comme habit, le montage comme cloître
La force de LSD, depuis des années, tient à sa manière de faire du montage une architecture mentale. Ici, la série ne se contente pas d’aligner des voix savantes et des témoignages pieux. Elle construit une circulation entre mémoire intime et analyse historique, entre vécu individuel et lecture collective. Les historiennes convoquées ne viennent pas jouer les caution universitaires pour faire sérieux dans la cuisine radiophonique ; elles replacent les récits dans une histoire longue, celle d’institutions féminines souvent plus puissantes qu’on ne veut bien le dire, mais aussi plus exposées aux soupçons, aux réformes, aux fantasmes de contrôle.
Et puis il y a ce détail qui n’en est pas un : la rareté de la parole religieuse elle-même. Dans l’espace médiatique contemporain, les sœurs catholiques sont presque toujours parlées par d’autres. Ici, elles reprennent la main. Pas pour se donner en spectacle, pas pour réclamer un trophée de modernité, mais pour dire ce que signifie vivre dans une communauté, sous une règle, avec une histoire qui déborde largement la seule foi. Quand une parole a été si longtemps tenue à distance, l’entendre devient déjà un geste politique.
Une disparition en cours, donc une mémoire à sauver
À ce stade, la série ne parle pas seulement de religion. Elle parle d’un effacement. Celui d’un tissu féminin qui a structuré des territoires, des écoles, des hôpitaux, des familles, des imaginaires. On peut sourire de certaines rigidités, on peut tiquer devant l’institution, on peut même garder ses distances avec la doctrine. Mais ignorer le rôle historique des religieuses, ce serait se raconter une histoire en carton-pâte. Et ça, notre chère rédaction n’aime pas trop. Le documentaire a donc le bon goût de ne pas choisir entre la révérence et le règlement de comptes. Il préfère la complexité, ce qui est nettement plus classe.
Il y a d’ailleurs quelque chose de très cinématographique dans cette entreprise : un décor chargé de mémoire, des corps qui portent des décennies de vie collective, une tension entre le visible et l’invisible, et cette question qui flotte partout sans jamais être formulée comme un slogan : que reste-t-il d’une institution quand ses membres se raréfient ? Le podcast ne répond pas avec des effets de manche. Il laisse la matière humaine faire son travail, et c’est bien plus fort. À l’heure où tant de récits confondent bruit et intensité, ce choix de retenue fait un bien fou.
Au fond, Religieuses, des histoires de sœurs rappelle une chose assez simple : les figures qu’on croit connaître sont souvent celles qu’on a le moins écoutées. Et quand une série documentaire prend le temps de les faire parler sans les déguiser en héroïnes de vitrail ni en vestiges d’un autre âge, on tient autre chose qu’un programme de plus à consommer entre deux notifications. On tient une vraie matière de cinéma intérieur. Le genre qui ne fait pas de bruit, mais qui laisse des traces. Et ça, franchement, ça ne court pas les couloirs.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




