Il y a des films qui caressent l’histoire dans le sens du poil, et puis il y a ceux qui viennent gratter là où la République préfère mettre du vernis. Christiane Taubira, une loi pour mémoire, disponible sur France.tv, appartient à la deuxième catégorie.
Le point de départ est connu, mais il mérite d’être reposé sans fard : le 18 février 1999, Christiane Taubira, alors députée de Guyane, défend à l’Assemblée nationale une proposition de loi visant à faire reconnaître la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Deux ans plus tard, la loi est adoptée, le 21 mai 2001. Entre ces deux dates, il y a un bras de fer politique, une bataille symbolique et, surtout, une manière de dire que l’histoire coloniale française n’a jamais cessé de travailler le présent. Le documentaire de Mathilde Damoisel s’attaque à ce nœud-là, sans prendre la pose du cours magistral ni celle du grand soir mémoriel. Et c’est tant mieux.
Pour mesurer ce que le film remue, il faut rappeler quelques chiffres qui ne relèvent pas de la décoration. La France a été, après le Portugal et l’Angleterre, la troisième puissance négrière européenne. Les historiens estiment qu’elle a déporté plus de 1,3 million d’hommes, de femmes et d’enfants depuis les côtes africaines, sur environ 13 millions de personnes arrachées à leur terre dans le cadre de la traite transatlantique. Ces vies broyées ont alimenté les plantations de sucre et de coton de La Réunion, de la Guyane, de la Guadeloupe, de la Martinique, de Saint-Domingue, de la Louisiane française et de Maurice. On parle ici d’un système économique, pas d’un accident moral. Le documentaire rappelle surtout qu’un pays peut abolir un crime sans cesser de le contourner dans sa mémoire.
Et c’est là que le film de Mathilde Damoisel devient intéressant : il ne raconte pas seulement une loi, il filme la lente lutte contre l’oubli organisé.
Une mémoire qui ne tombe pas du ciel
En apparence, Christiane Taubira, une loi pour mémoire pourrait n’être qu’un documentaire institutionnel de plus, avec archives, commentaires savants et tribune républicaine bien repassée. Sauf que le sujet est tout sauf tiède. La force du film tient à son angle : faire entendre la parole de Taubira au moment où elle nomme l’indicible, et replacer cette prise de parole dans une histoire longue, traversée par les silences d’État, les résistances politiques et les angles morts scolaires. Ce n’est pas un hasard si le documentaire s’ouvre sur la déclaration de 1999. Le geste est clair : on ne part pas du texte de loi, on part du verbe, de la langue, de la nécessité de nommer ce que l’histoire officielle a longtemps préféré diluer dans des formules commodes.
Ce choix de mise en récit dit beaucoup de la méthode. Mathilde Damoisel ne cherche pas à transformer Taubira en statue de bronze, ni à faire du Parlement une scène héroïque à la Lincoln version tricolore. Elle s’intéresse à la fabrique d’une reconnaissance, à la manière dont une parole parlementaire peut fissurer un récit national trop propre sur lui. Et, entre nous, il y avait du boulot. La loi Taubira n’a pas seulement consacré une avancée juridique ; elle a aussi imposé un changement de vocabulaire, donc de regard. Nommer un crime, c’est déjà lui retirer son camouflage.

Le grand ménage de l’oubli
Le documentaire prend toute sa portée quand on le replace dans le contexte français des années 1990 et du début des années 2000. À cette époque, la question coloniale revient dans l’espace public par à-coups, souvent sous la forme d’une crise de nerfs nationale : débats sur la mémoire, tensions autour des commémorations, refus de certains milieux politiques d’admettre que la République a aussi été une machine à hiérarchiser les vies. La loi de 2001 ne surgit donc pas dans un vide. Elle arrive au bout d’un long travail militant, intellectuel et associatif, porté par des historiens, des élus ultramarins, des descendants d’esclaves et des collectifs qui refusent qu’on confonde abolition et amnésie. Le film, lui, a l’intelligence de ne pas réduire cette histoire à une seule héroïne, même si Taubira en est évidemment le fer de lance.
Il y a aussi, dans cette affaire, une dimension très cinématographique : celle du hors-champ. Pendant des décennies, la traite et l’esclavage ont été relégués à la marge des récits nationaux, comme si l’histoire de France pouvait se raconter sans ses colonies, sans ses ports, sans ses plantations, sans ses profits. Le documentaire vient remettre tout ça au centre du cadre. Pas avec des effets de manche, mais avec la patience d’un film qui sait que la mémoire est une matière politique, pas un supplément d’âme. Le hors-champ, ici, c’est la France elle-même.
Taubira, ou la parole qui ne tremble pas
Christiane Taubira, dans cette histoire, n’est pas seulement une figure politique. Elle incarne une manière de parler qui refuse l’euphémisme, une rhétorique qui ne demande pas pardon d’exister. C’est ce qui rend sa présence si forte à l’écran : elle ne joue pas la réconciliation molle, elle impose une frontalité. Et cette frontalité a un prix. Le documentaire rappelle, en creux, qu’il a fallu à la fois du courage parlementaire et une capacité à encaisser les coups, les procès en « communautarisme », les accusations de division, toute la panoplie habituelle dès qu’on touche à la mémoire coloniale. On connaît la chanson, elle est usée jusqu’à la corde.
Ce qui frappe aussi, c’est la résonance contemporaine du sujet. En 2026, alors que les plateformes regorgent de docu-séries à effet de manche, un film comme celui-ci rappelle qu’un documentaire peut encore servir à autre chose qu’à meubler une soirée. Il peut remettre de la complexité dans un espace public qui adore les raccourcis. Il peut rappeler qu’une loi n’est pas un point final, mais un début de travail. Et il peut surtout montrer qu’entre l’abolition de 1848 et la reconnaissance de 2001, il y a plus d’un siècle de déni, de contorsions et de mauvaise foi. La République adore se raconter en vertueux monstre sacré ; le film, lui, lui demande de regarder ses cicatrices.
Au fond, Christiane Taubira, une loi pour mémoire ne cherche pas à refermer quoi que ce soit. Il ouvre, il insiste, il dérange un peu la belle mécanique des commémorations officielles. Et c’est précisément ce qu’on attend d’un documentaire de cette trempe : pas qu’il nous rassure, mais qu’il nous oblige à regarder en face ce qu’on a trop longtemps laissé dans l’ombre. La mémoire, ici, n’est pas un mausolée. C’est un chantier. Et il n’est pas près d’être terminé.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




