Sur France.tv, Mao, le dernier empereur ne se contente pas de ressortir les archives poussiéreuses d’un demi-siècle de propagande. Le documentaire de Serge de Sampigny rouvre surtout une vieille plaie française : comment a-t-on pu fantasmer Mao Zedong tout en sachant, ou en refusant de savoir, ce qu’il fabriquait vraiment ?
Le point de départ est limpide, et franchement glaçant. Mao Zedong, né en 1893 à Shaoshan, dans le Hunan, mort le 9 septembre 1976, reste l’une des figures les plus écrasantes du XXe siècle : chef d’État, théoricien, gourou politique, et responsable, selon les historiens, de plus de 60 millions de morts. Le chiffre n’a rien d’un effet de manche, il dit la démesure d’un pouvoir qui a transformé un pays en laboratoire idéologique à ciel ouvert. Et pourtant, le maoïsme a longtemps circulé comme une idée chic, presque romantique, dans une partie de l’intelligentsia européenne, la France en tête. Oui, on a eu ça chez nous. Pas glorieux, mais bien réel.
Le documentaire arrive dans un moment où le sujet n’a rien d’un caprice d’érudit. En mai 2026, on commémorait les 60 ans du lancement de la Révolution culturelle, et France Inter avait déjà remis le dossier sur la table avec Sonia Devillers, Annette Wieviorka et Christophe Bourseiller. Serge de Sampigny s’inscrit dans cette même ligne de crête : il ne traite pas Mao comme un simple tyran exotique, mais comme un phénomène politique, médiatique et mental. Le vrai sujet, ici, ce n’est pas seulement Mao. C’est la fascination qu’il a exercée, et les dégâts qu’elle a laissés dans les têtes.
Le Grand Timonier, version cauchemar d’archives
En deux épisodes chronologiques, Mao, le dernier empereur retrace l’ascension d’un homme né dans une Chine encore traversée par les guerres civiles, puis propulsé au sommet d’un régime qui va prétendre parler au nom du peuple tout en l’écrasant méthodiquement. Le film s’appuie sur un matériau d’archives dense, et certaines images ont de quoi vous coller au siège : massacres, exécutions sommaires, visages fermés, corps qui tombent, bureaucratie de la mort. Pas de surenchère gratuite, pas de violon pour faire pleurer dans les chaumières. Juste la mécanique du pouvoir, dans sa version la plus nue.
Ce qui frappe, c’est la manière dont le documentaire articule l’épopée et l’horreur. Mao n’est pas présenté comme un monstre de série B, mais comme un dirigeant dont le charisme a servi de carburant à une entreprise de domination totale. Le titre lui-même, Le dernier empereur, dit bien la chose : Mao a aboli l’Empire, mais il en a récupéré les codes, la verticalité, le culte de la figure unique, la mise en scène du chef comme demi-dieu. On n’est pas loin d’une monarchie révolutionnaire, ce paradoxe qui fait toujours tousser les manuels.
La France, ce vieux terrain de jeu idéologique
Sauf que le documentaire ne s’arrête pas à la Chine. Et c’est là qu’il devient vraiment piquant. Parce que le maoïsme a aussi été une affaire française, avec ses salons, ses revues, ses poses, ses aveuglements et ses petites ivresses de pureté révolutionnaire. Le film réactive cette histoire-là sans se contenter de la moquer. Il rappelle qu’en France, Mao a séduit bien au-delà des marges, jusqu’à devenir une sorte de totem pour une génération en quête de rupture radicale. Le genre de fascination qui fait passer le flambeau de l’analyse à la croyance, puis de la croyance à la mauvaise foi. Charmant programme.
Le débat animé par Sonia Devillers sur France Inter, avec Annette Wieviorka et Christophe Bourseiller, avait déjà mis le doigt sur ce paradoxe français : comment un régime aussi meurtrier a-t-il pu conserver une aura presque esthétique dans certains milieux intellectuels ? Le documentaire de Serge de Sampigny reprend ce fil, mais avec les outils du cinéma documentaire : montage, rythme, confrontation des images et des faits. Il ne moralise pas à coup de pancartes, il laisse les archives faire leur sale boulot. Et elles le font très bien.
Une mémoire qui ne demande qu’à se faire secouer
Ce qui donne au film sa force, c’est sa capacité à résonner avec le présent sans forcer la note. À l’heure où les récits autoritaires reviennent en force un peu partout, où l’on recycle les grands mots d’ordre avec une facilité déconcertante, revoir Mao à travers ce prisme n’a rien d’un exercice de musée. C’est presque une séance de rappel : le culte du chef, la confiscation du langage, la fabrication d’un peuple imaginaire, tout ça n’a rien d’abstrait. Ça finit toujours par des corps, des famines, des silences et des archives qu’on préférerait ne pas voir.
France.tv propose ici un documentaire qui ne cherche pas à faire joli. Et tant mieux. Parce qu’avec Mao, l’esthétisation a déjà fait assez de dégâts comme ça. Serge de Sampigny, lui, préfère la précision à la révérence, la mémoire à la posture, et l’histoire à la petite mythologie de comptoir. Bref, on tient moins un portrait qu’un démontage en règle d’un des plus gros mensonges politiques du siècle.
Et si le film dérange encore, c’est peut-être parce qu’il rappelle une chose simple : les idéologies les plus séduisantes sont souvent celles qui laissent le plus de ruines derrière elles. Mao en savait quelque chose. La France aussi, visiblement.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




