On a souvent l’impression que les années 90 ont inventé la série de science-fiction comme on bricole un sous-marin avec trois boulons et beaucoup d’espoir : seaQuest DSV en est le parfait exemple. Portée par Roy Scheider, produite par Steven Spielberg et lancée en 1993, la série avait tout pour devenir une machine à fantasmes durable. Elle a surtout fini en laboratoire de compromis.

Pour replacer les choses, le boom SF télévisuel des années 90 n’est pas tombé du ciel. Le succès de Star Trek en syndication, puis l’effet de souffle de The X-Files à partir de 1993, ont ouvert la voie à toute une ribambelle d’opus plus ou moins cultes : Stargate SG-1, Babylon 5, Space: Above and Beyond, sans oublier des curiosités comme Nowhere Man ou Time Trax. Dans ce paysage, seaQuest DSV débarque avec une idée simple et presque élégante : au lieu de regarder les étoiles, on plonge dans les abysses. Créée par Rockne S. O’Bannon et produite par Spielberg via Universal Television, la série se déroule dans un futur proche, en 2018, où l’humanité vit sous pression et mise sur les océans pour survivre. Roy Scheider y incarne le capitaine Nathan Bridger, commandant d’un sous-marin high-tech censé protéger, explorer et arbitrer les tensions entre nations et colonies. Dit comme ça, on tient une belle promesse. Le problème, c’est qu’Hollywood adore les bonnes idées, mais aime encore plus les tordre jusqu’à ce qu’elles grincent.

Et c’est précisément là que seaQuest DSV devient intéressante : non pas comme série ratée, mais comme cas d’école d’un reboot mental avant l’heure.

Cap sur les abysses, pas sur le grand n’importe quoi

La première saison avait une vraie tenue. On y trouvait une science-fiction de terrain, presque pédagogique, avec ses recherches marines, ses enjeux énergétiques, sa géopolitique aquatique et son petit côté utopie sous pression. Le bateau, le seaQuest, n’était pas qu’un décor : c’était un poste avancé, un outil militaire et scientifique, un morceau de diplomatie flottante. On pouvait y lire l’ombre de Star Trek, oui, mais en version océanique, avec moins de phaser et davantage de biologie marine. Et puis il y avait Darwin, le dauphin parlant doublé par Frank Welker, parce qu’évidemment il fallait un animal mascotte pour faire fondre le prime time. Ça marche, d’ailleurs. Un peu trop bien.

Sauf que les audiences de la saison 1 n’ont pas suivi, et la série a subi un redessinage en règle pour sa deuxième saison : nouveau ton, nouveaux visages, nouveau vaisseau, et surtout un glissement vers le fantastique. Là, on passe d’un récit de science-fiction relativement rigoureux à des intrigues de technologies extraterrestres, de pouvoirs psychiques, de voyages temporels et de monstres. Rockne S. O’Bannon, selon plusieurs récits de l’époque, s’est vu pousser vers un modèle plus proche de The X-Files. Résultat : la série a gagné en bizarrerie ce qu’elle perdait en cohérence. À force de vouloir courir après la tendance, seaQuest a commencé à se tirer une balle dans le pied.

Affiche de Seaquest - Police des mers
Affiche de Seaquest – Police des mers

Roy Scheider, capitaine malgré lui

Le cas Roy Scheider est, lui, franchement savoureux. L’acteur, déjà monstre sacré grâce à Les Dents de la mer et French Connection, n’avait rien d’un figurant décoratif venu encaisser son cachet. D’après un article du Orlando Sentinel cité dans la source, il supportait mal les changements opérés après la première saison, qu’il jugeait moins humains et trop proches d’une simple variation sur Star Trek. On comprend la crispation : Scheider incarnait une certaine idée du commandement, sèche, physique, presque classique, et le virage vers le grand délire SF a forcément heurté cette colonne vertébrale-là. L’acteur voulait un capitaine, on lui a parfois servi un passager du chaos. Pas exactement le même métier.

La production elle-même n’a rien arrangé. Le tournage déplacé à Orlando après la première saison a nourri des tensions, et la troisième saison a encore ajouté des personnages, dont Michael Ironside, pendant que Bridger apparaissait de moins en moins. Là encore, on connaît la chanson : quand une série commence à bricoler son ADN pour survivre, elle finit souvent par ne plus savoir ce qu’elle raconte. Le plus drôle, si l’on ose dire, c’est que seaQuest a quand même tenu trois saisons, de 1993 à 1996. Sur une décennie où tant de séries SF ont disparu après une poignée d’épisodes, ce n’est pas rien. Mais tenir debout n’a jamais suffi à faire une légende.

Le reboot qu’on n’a pas eu, et celui qu’on pourrait encore imaginer

Le plus frustrant dans cette affaire, c’est que seaQuest DSV n’a jamais manqué de matière pour renaître. Son concept de base reste robuste : une équipe scientifique et militaire, un sous-marin futuriste, des tensions internationales, la question des ressources, la survie par l’exploration des fonds marins. On peut tout à fait imaginer une version contemporaine qui reviendrait à cette sobriété initiale, avec une mise en scène moins gadget et une écriture plus politique. Après tout, Rockne S. O’Bannon n’a pas chômé depuis : Farscape, Defiance, puis son travail sur Evil prouvent qu’il sait encore manier la SF et le fantastique sans perdre le nord. Alors pourquoi pas un seaQuest: The Next Generation qui ferait enfin ce que la série originale n’a pas eu le temps de faire ?

Le parallèle avec Star Trek: The Next Generation n’est pas idiot. Star Trek aussi a connu des débuts chahutés, des audiences tièdes, des ajustements de ton, puis une seconde vie monumentale. La différence, c’est qu’un univers étendu peut parfois attendre son heure. seaQuest, lui, est resté coincé dans la vase des années 90, entre ambition scientifique et panique éditoriale. Et c’est peut-être pour ça qu’on continue d’y penser : parce qu’au fond, la série avait une vraie idée, un vrai cadre, un vrai capitaine. Il lui manquait juste la discipline pour ne pas partir en vrille. Comme quoi, sous l’eau aussi, on peut rater son immersion.

Alors oui, on aimerait bien revoir ce sous-marin-là repartir vers les profondeurs, mais cette fois sans alien millénaire planqué dans la cale. Juste du sel, du métal, des conflits, et un peu de foi dans la SF sérieuse. Pas de quoi faire trembler l’Olympe, certes. Mais largement de quoi sauver un beau fantôme télévisuel.

Part.
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