La saison 4 de Reacher ne se contente pas de cogner plus fort : elle remet sur la table une petite frustration de cinéphile, celle de voir Alan Ritchson coincé dans le streaming alors qu’il a clairement le gabarit d’un mastodonte de franchise. Et quand un épisode glisse en douce le thème de Mission: Impossible, on se dit qu’il y a là un rendez-vous manqué avec l’histoire du blockbuster, un de ces petits drames industriels dont Hollywood a le secret (et le mauvais goût pour les occasions ratées).

Pour situer le bonhomme, Ritchson n’est pas tombé du ciel avec ses biceps et son sourire de type trop sympa pour être honnête. On l’a vu en Aquaman dans Smallville, on l’a retrouvé dans Blue Mountain State où il a révélé un vrai sens du timing comique, puis en Raphael dans Teenage Mutant Ninja Turtles de Jonathan Liebesman, avant de jouer avec sa propre image dans Fast X. Bref, un parcours de second couteau qui a longtemps ressemblé à une promesse en suspens. Et puis Reacher est arrivé, adaptation des romans de Lee Child lancée sur Prime Video en 2022, et là, bingo : un personnage taillé pour lui, entre menace physique, ironie sèche et douceur presque déconcertante. On tient peut-être enfin l’acteur qui aurait pu faire vaciller la hiérarchie des grands gars de l’action hollywoodienne.

Le vrai sujet, pourtant, n’est pas seulement sa performance : c’est la place qu’il aurait pu occuper dans la grande machine à fantasmes qu’est Mission: Impossible.

Un thème, deux mondes, et un petit pincement au cœur

Dans l’épisode 7 de la saison 4, intitulé Vote For Sampson, Reacher se retrouve dans un concert en plein air pour empêcher un attentat, tandis que l’orchestre joue les notes immédiatement reconnaissables du thème de Mission: Impossible. Le clin d’œil est bref, presque furtif, mais il ouvre une porte immense : celle d’une autre carrière possible pour Ritchson. Parce que oui, le thème de Lalo Schifrin n’est pas juste un gimmick sonore. C’est l’un des signaux les plus puissants du cinéma d’action contemporain, une sorte de sésame culturel qui dit en une seconde : opération clandestine, tension, précision, spectacle. Pas besoin d’en faire des caisses, la musique fait déjà le boulot. Et elle le fait depuis 1966, puis surtout depuis le reboot cinématographique lancé par Brian De Palma en 1996, devenu une franchise Paramount de premier plan, avec Tom Cruise en moteur absolu et producteur omniprésent.

Le parallèle saute aux yeux : Ethan Hunt, c’est l’agilité, l’obsession du plan impossible, la silhouette qui se faufile ; Ritchson, lui, apporte autre chose, une masse, une présence, une brutalité contrôlée. L’un bondit, l’autre encaisse. Les deux peuvent faire trembler un cadre. Et c’est précisément pour ça qu’on se met à rêver d’un casting où il aurait été soit l’allié massif, soit le vilain qui oblige Cruise à inventer une nouvelle façon de survivre. Le genre de duel qui sent la sueur, les câbles et les genoux qui grincent.

Affiche de Mission : Impossible
Affiche de Mission : Impossible

Le grand écart, ou comment Hollywood rate parfois ses gaillards

Dans la saga Mission: Impossible, les seconds rôles ne sont jamais de simples faire-valoir. On a eu Philip Seymour Hoffman en Owen Davian, Henry Cavill en John Lark, Rebecca Ferguson en Isla Faust, Jeremy Renner en William Brandt, Simon Pegg en Benji devenu pilier affectif et technique. La franchise a toujours compris qu’un bon blockbuster ne tient pas seulement sur un héros, mais sur une constellation de présences qui redessinent la dynamique du récit. Et Ritchson aurait eu sa place là-dedans, sans forcer. Pas besoin de le déguiser en petit génie de laboratoire ou en espion filiforme : il aurait pu être le gros bras qui rassure, le colosse qui fait rire, ou le danger qui oblige Ethan Hunt à sortir de sa zone de confort. C’est là que le cinéma d’action devient intéressant : quand le physique raconte déjà une histoire avant même qu’un mot soit prononcé.

Le plus ironique, c’est que Ritchson a déjà montré qu’il pouvait jouer sur plusieurs tableaux. Dans Blue Mountain State, il assumait une bêtise très consciente de lui-même ; dans Reacher, il compose un personnage presque mythologique, mais jamais figé ; dans Fast X, il s’amusait de la mécanique de franchise avec une lucidité assez réjouissante. On n’est pas face à un simple tas de muscles, merci bien. On est face à un acteur qui comprend le ton, le rythme et la distance ironique que réclame le cinéma de genre quand il veut éviter de se prendre pour un monument en marbre. Et ça, dans une série ou une saga, ça vaut de l’or.

Prime Video contre la salle : le match n’est pas si simple

Évidemment, il y a aussi une lecture industrielle derrière ce petit fantasme de casting. Reacher existe sur Prime Video, donc dans une logique de plateforme où la star sert d’abord à retenir l’abonné, pas à remplir des salles à 20 heures. Mission: Impossible, elle, appartient à l’ancienne noblesse du blockbuster en salles, avec ses budgets massifs, ses cascades vendues comme des exploits sportifs et sa fenêtre de diffusion pensée pour l’événement. Le dernier opus, Mission: Impossible – The Final Reckoning, a encore rappelé à quel point Tom Cruise reste l’un des derniers producteurs-acteurs capables de faire de la sortie cinéma un argument en soi. Mais la question qui flotte, c’est celle de l’après. La franchise peut-elle continuer sans son demi-dieu en chef ? Et si oui, à quoi ressemblerait ce passage de flambeau ?

Dans ce scénario hypothétique, Ritchson aurait justement pu incarner une nouvelle forme de force tranquille, un relais crédible, ou du moins un atout de plus dans une équipe renouvelée. Le problème n’est pas qu’il manque de charisme ; c’est qu’Hollywood a parfois mis trop de temps à comprendre qu’il avait déjà le profil d’un fer de lance. Alors on se retrouve avec une pensée un peu absurde, mais pas tant que ça : et si le grand public avait eu droit à un Ritchson sur grand écran, face à Cruise, dans un duel de franchise qui aurait fait frémir les comptables autant que les spectateurs ? Franchement, on aurait signé sans demander le menu.

En attendant, Reacher continue de faire ce que les grandes sagas font parfois mieux que les films eux-mêmes : fabriquer du désir autour de ce qui n’a pas eu lieu. Un simple thème musical, un épisode de série, et voilà qu’on se met à réécrire la filmographie d’un acteur. C’est la magie un peu tordue de Hollywood : on regarde ce qu’on a, et on rêve surtout de ce qu’on a laissé filer. Et là, oui, on peut le dire sans trembler : Alan Ritchson aurait eu fière allure dans la cour des grands.

Bande-annonce VF de Mission : Impossible

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