Dans Star Trek: Strange New Worlds, un simple numéro de karaoké finit par faire le pont entre la comédie de vacances la plus déviante de la franchise et l’héritage d’une voix qu’on n’oublie pas. Oui, Bonnie Tyler se retrouve propulsée dans l’espace profond par un détour aussi absurde que parfaitement logique.
La saison 4, épisode 3, intitulé Human Best Friend, envoie l’équipage de l’USS Enterprise sur une planète station balnéaire, Seznar Grand, dont l’atmosphère rend tout le monde vaguement ivre, ou carrément perché selon les tempéraments. On a donc Spock qui garde son flegme vulcain pendant que le reste du bateau part en roue libre, Ortegas et Scotty qui cherchent leur navette égarée comme deux touristes après trois verres de trop, Uhura en mode gourou cosmique, et M’Benga qui se prend pour le barman de service. Rebecca Romijn, elle, pousse le délire jusqu’au bout avec une performance de karaoké en klingon sur Total Eclipse of the Heart. Le genre de moment qui, sur le papier, ressemble à une blague de salle de montage. En réalité, ça raconte beaucoup plus que ça. La série ne fait pas seulement une vanne : elle inscrit Bonnie Tyler dans le grand registre des standards destinés à survivre à l’humanité elle-même.
Pour rappel, Total Eclipse of the Heart sort en 1983 sur l’album Faster Than the Speed of Night, produit et coécrit par Jim Steinman, l’architecte du grandiose à rallonge, celui qui aimait les chansons comme d’autres aiment les cathédrales. Avant ça, Bonnie Tyler avait déjà marqué les États-Unis avec It’s a Heartache en 1977, mais c’est bien ce morceau-là qui l’a installée dans l’Olympe des tubes impossibles à chanter sans finir en apnée. L’album a été un succès massif et a décroché le platine, tandis que la chanson, avec sa durée de plus de sept minutes en version album, reste une épreuve de vérité pour n’importe quel amateur de karaoké un peu trop confiant. Bonnie Tyler, c’était cette voix capable de caresser puis de défoncer la porte du salon.
Le tube qui refuse de mourir, même en klingon
Sauf que Star Trek n’utilise pas ici une chanson par hasard. La franchise a déjà flirté avec des morceaux pop bien identifiés, de Beastie Boys à Wyclef Jean, et chaque fois la même petite friction apparaît : dans un futur post-capitaliste censé avoir dépassé la logique marchande, la présence d’un titre sous licence rappelle d’un coup les deals, les droits, les négociations, bref tout le bazar très terrestre qu’on préférerait oublier. Mais cette fois, le gag fonctionne parce qu’il repose sur une idée simple et presque touchante : certaines chansons deviennent des monuments culturels, au point qu’on peut imaginer leur survie dans plusieurs siècles. Dans l’univers de Star Trek, Total Eclipse of the Heart n’est pas un clin d’œil, c’est une promesse de postérité.

Et c’est là que l’épisode vise juste sans forcer son trait. Le fait que la chanson soit chantée en klingon transforme le tube en artefact de civilisation, comme si l’Empire guerrier l’avait adopté, digéré, puis sacré standard intergalactique. On peut sourire, bien sûr, mais on peut aussi y lire une forme de méta très élégante : Strange New Worlds dit que la culture pop ne meurt pas, elle migre, se recompose, change de langue, et continue de faire lever les bras dans les bars de l’avenir. Le karaoké devient ici une machine à fantasmes temporelle, pas juste un gag de plus dans une série qui adore se lâcher.
Jim Steinman, ou l’art de faire trop juste
Autre valeur, Jim Steinman n’est jamais loin de ce genre de séquence. Son écriture, avec ses excès assumés, ses montées dramatiques et ses phrases qui semblent vouloir traverser la pièce à la nage, colle à merveille à l’esprit de Star Trek: Strange New Worlds, série qui aime les variations de ton et les virages de genre plus que la plupart des franchises contemporaines. On peut même dire que le morceau de Bonnie Tyler et l’épisode se répondent par leur sens commun du débordement : l’un pousse la ballade pop jusqu’à l’hyperbole, l’autre transforme une permission de repos en comédie chimique de bord de mer. Pas besoin d’en faire des tonnes, tout est déjà en surchauffe. Quand le trop-plein est maîtrisé, ça ne fait pas du bruit pour rien : ça fait du style.
La disparition de Bonnie Tyler, survenue en 2026 à 75 ans, donne évidemment au passage une résonance supplémentaire, même si l’épisode n’avait pas été conçu comme un hommage volontaire. Son dernier album, The Best is Yet to Come, portait d’ailleurs un titre qui ressemble à une pirouette du destin. Et c’est peut-être ça, au fond, la vraie beauté du moment : une série de science-fiction qui croit faire une blague de vacances finit par rappeler qu’un tube peut devenir une balise, un repère, presque une relique. On n’est pas loin du miracle pop. Dans quelques siècles, on chantera peut-être encore ce refrain en costume de latex. Et franchement, on aurait tort de parier contre.
Alors oui, l’épisode amuse d’abord. Mais il fait mieux que ça : il rappelle qu’un grand morceau ne vieillit pas, il se déplace. Il change de planète, de langue, de contexte, et continue de faire son petit effet de cataclysme sentimental. Bonnie Tyler dans Star Trek, c’est moins un gag qu’une évidence cosmique. Qui aurait cru qu’un jour, le cœur total ferait encore des étincelles au milieu des étoiles ?
Bande-annonce VF de Star Trek
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




