Le miracle Ted Lasso avait quelque chose de rare : une comédie sportive capable de réconcilier le grand public avec la tendresse sans se prendre pour un séminaire de management. Sauf qu’en saison 4, la machine à feel good se met à grincer précisément là où elle devrait être la plus solide : ses personnages féminins.
Pour rappel, la série créée par Bill Lawrence, Jason Sudeikis, Brendan Hunt et Joe Kelly a débarqué en 2020 sur Apple TV+ comme un ovni de plateforme : un entraîneur de football américain parachuté à Londres, une équipe en crise, et une écriture qui savait encore faire rimer gentillesse et nerf. Le pari a été payant, au point de devenir l’un des fer de lance du service de streaming, dans une période où les plateformes cherchaient à fabriquer des marques maison plus que des œuvres. La saison 3 avait déjà laissé un goût de fin programmée, presque de point final déguisé en respiration. Puis la saison 4 est arrivée, avec son idée de relancer Ted à la tête d’une équipe féminine de l’AFC Richmond. Sur le papier, c’est malin : ouvrir le champ, déplacer le regard, parler des écarts structurels entre football masculin et féminin, et offrir enfin un terrain de jeu à des personnages trop longtemps cantonnés au second plan. Dans les faits, l’affaire se complique. Le problème n’est pas que Ted Lasso change de décor ; c’est qu’elle semble avoir oublié comment écrire ses femmes sans les rapetisser.
En réalité, ce qui saute aux yeux dans cette saison 4, c’est la manière dont Rebecca Welton et Keeley Jones, deux figures pourtant patiemment construites, se retrouvent coincées dans des trajectoires qui sentent le recyclage narratif. Rebecca, incarnée par Hannah Waddingham, avait fini par devenir une patronne capable d’absorber les coups, de tenir la baraque et de ne plus exister seulement en réaction aux hommes autour d’elle. La voir replonger dans des ressorts de comédie forcée, entre gag alimentaire et crise de féminisme de service, a quelque chose de franchement bancal. On n’est pas dans la nuance, on est dans la démonstration appuyée, et ça fait mal parce qu’on connaît le potentiel du personnage. Quand une série confond évolution et régression, elle ne creuse pas ses héroïnes : elle les rabote.
Rebecca, ou la grande régression en costume chic
Le cas Rebecca est le plus parlant. La série lui colle d’abord des réactions qui semblent écrites pour provoquer un haussement de sourcil plutôt qu’un vrai rire, puis l’enferme dans une dynamique de culpabilité et de défense qui ne colle plus à la femme qu’elle était devenue. La question n’est pas de lui interdire les failles, évidemment. Une héroïne sans aspérités, c’est du carton-pâte. Mais il y a une différence entre fragiliser un personnage et le faire retomber dans des mécanismes qui contredisent tout le travail précédent. Ici, la saison 4 donne parfois l’impression de vouloir “humaniser” Rebecca en la rendant moins sûre d’elle, alors qu’elle était précisément intéressante parce qu’elle avait appris à tenir debout sans se raconter d’histoires. On ne complexifie pas une femme puissante en la faisant trébucher pour le principe.
Le plus agaçant, c’est que cette écriture semble vouloir faire passer une posture pour une idée. Rebecca devient le réceptacle d’un discours sur le couple, le pouvoir, la solitude, mais sans que la mise en scène comique ou dramatique ne suive vraiment. Résultat : on voit les coutures, et pas qu’un peu. Le personnage de Matthijs, dans cette mécanique, ressemble moins à un partenaire qu’à un outil scénaristique destiné à faire vaciller Rebecca. Or Ted Lasso a déjà prouvé qu’elle savait mieux faire quand elle laissait ses personnages respirer au lieu de les pousser dans des virages à 90 degrés pour fabriquer du “contenu”. Là, on sent la main des scénaristes qui cherchent la bonne case à cocher. Mauvais plan. À force de vouloir relancer la romance, la série perd la tenue de son personnage.

Keeley, la reine déchue du bon sens
Le traitement de Keeley Jones est tout aussi révélateur, mais d’une autre manière. Depuis la saison 3, le personnage interprété par Juno Temple avait gagné une vraie autonomie, en s’émancipant du triangle amoureux avec Roy Kent et Jamie Tartt pour choisir, enfin, sa propre trajectoire. C’était l’une des rares décisions vraiment adultes de la série, et l’une des plus justes. La saison 4, elle, donne l’impression de revenir sur cette conquête avec une désinvolture assez pénible. Keeley redevient une femme qu’on protège, qu’on infantilise, qu’on tient à l’écart de certaines vérités, comme si sa place dans le récit devait rester celle d’une énergie sympathique plutôt que d’une actrice de son propre destin. On a connu plus élégant.
Ce qui cloche, ici, ce n’est pas seulement la romance avec Roy, même si elle est réactivée avec une lourdeur qui frôle parfois le réflexe pavlovien. C’est le fait que la série semble considérer son propre geste d’émancipation comme une parenthèse. Le message implicite est assez tordu : une femme peut choisir elle-même, oui, mais pas trop longtemps, sinon il faut bien la ramener vers le grand amour, le vrai, celui qui fait vendre des mouchoirs. Sauf que Ted Lasso n’a jamais été aussi forte que lorsqu’elle acceptait de ne pas tout résoudre par la consolation romantique. Le retour de flamme n’est pas un progrès narratif quand il efface l’indépendance du personnage.
Les nouvelles venues font le boulot, les anciennes prennent la pluie
Le paradoxe, c’est que la saison 4 n’est pas dépourvue d’idées. Les nouvelles joueuses de l’équipe féminine, les rapports de force dans le vestiaire, les petites alliances, les tensions de groupe : tout cela fonctionne souvent mieux que les intrigues censées porter les visages historiques de la série. Il y a là une matière plus vive, plus contemporaine, plus ouverte aussi sur la réalité du sport féminin et ses hiérarchies internes. On sent que la série retrouve par endroits sa capacité à observer les micro-dynamiques d’un collectif, ce qui a toujours été sa vraie force. Mais dès que Rebecca ou Keeley reviennent au centre, la mécanique se dérègle. Le contraste est cruel, presque embarrassant. Les scènes les plus prometteuses appartiennent aux nouvelles recrues, tandis que les figures installées semblent prisonnières d’un cahier des charges émotionnel qui les rétrécit.
Et c’est là que Ted Lasso se tire une balle dans le pied : en voulant faire de ses héroïnes historiques des points d’ancrage rassurants, elle les prive de l’élan qui les rendait précieuses. La série a longtemps prospéré sur une idée simple mais pas si simple à tenir : on peut être doux sans être mou, drôle sans être cynique, sentimental sans être niais. En saison 4, elle conserve parfois la douceur, mais elle perd le tranchant. Rebecca et Keeley n’y gagnent rien, sinon des scènes qui les font reculer au lieu d’avancer. Le vrai problème, ce n’est pas qu’on les voie moins bien : c’est qu’on les reconnaît trop mal.
Alors oui, Apple TV+ a tout intérêt à prolonger la vie de son plus gros succès, et Jason Sudeikis n’a sans doute pas été rappelé pour faire de la figuration. Mais à force de vouloir rallumer la flamme, la série risque surtout de brûler ce qu’elle avait mis des années à construire. Et ça, franchement, on aurait pu s’en passer.
Bande-annonce VF de Ted Lasso
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




