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    Nrmagazine » James Gray honoré à Locarno : le festival consacre enfin son romantisme de cinéaste maudit
    Blog Entertainment 6 Minutes de Lecture

    James Gray honoré à Locarno : le festival consacre enfin son romantisme de cinéaste maudit

    Avec Paper Tiger, le cinéaste américain revient sous les projecteurs et Locarno lui déroule le tapis rouge sans faire semblant
    Vincent Bazire20 juillet 2026
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    Locarno a décidé de mettre James Gray sur le piédestal qu’il mérite depuis un bail, avec un prix carrière qui sonne comme une réparation élégante. Et comme le festival aime les gestes qui ont du panache, il en profite pour projeter Paper Tiger, son film le plus récent, histoire de rappeler que Gray n’est pas un monument figé mais un cinéaste encore en mouvement.

    Le rendez-vous suisse, qui a fait de la défense des auteurs son sport de combat favori, remettra donc le Pardo alla Carriera à James Gray le 9 août. Le détail a son importance : on ne parle pas ici d’un simple trophée de plus dans une armoire déjà pleine, mais d’une consécration dans un festival qui a toujours aimé les cinéastes en marge des circuits les plus tapageurs. Gray, lui, n’a jamais vraiment joué le jeu du grand cirque hollywoodien, même lorsqu’il travaillait avec ses moyens. Depuis ses débuts, il avance à contre-courant, entre tragédie familiale, fièvre mélodramatique et obsession du destin qui se referme comme un piège. Pas vraiment le profil du gars qui vient vendre des mugs à l’effigie de sa franchise, on est d’accord.

    À ce stade, le geste de Locarno dit autant de choses sur Gray que sur le festival lui-même. D’un côté, un auteur américain de 56 ans environ, passé par Little Odessa en 1994, The Yards en 2000, We Own the Night en 2007, The Immigrant en 2013, Ad Astra en 2019 et Armageddon Time en 2022, soit une filmographie qui n’a jamais cessé de creuser les mêmes plaies avec des variations de ton et d’échelle. De l’autre, une manifestation qui préfère célébrer les cinéastes de la durée, ceux dont la carrière se lit comme une suite de blessures, de retours et de reprises. Bref, Locarno ne récompense pas seulement un nom : il valide une manière de faire du cinéma sans se coucher devant le vacarme ambiant.

    Un auteur qui n’a jamais aimé la ligne droite

    En apparence, James Gray a souvent été rangé dans la case un peu paresseuse du réalisateur “classique”. Sauf que ce mot, dans son cas, veut surtout dire qu’il travaille le cadre, la dramaturgie et la fatalité avec une rigueur presque old school. Ses films sont des machines à tension morale : des hommes qui héritent de la violence de leur lignée, des familles qui se déchirent, des villes qui avalent les illusions. C’est du cinéma de la dette, du péché originel, du retour du refoulé. Et quand Hollywood s’est mis à courir après les univers étendus et les budgets de production à neuf chiffres, Gray a continué à filmer des êtres qui se ratent à hauteur d’homme. Ça change un peu du vacarme, non ?

    Le prix de Locarno prend donc une valeur particulière parce qu’il consacre un cinéaste qui n’a jamais été un mastodonte du box office, mais qui a construit une œuvre d’une cohérence presque entêtante. On n’est pas dans la logique du carton planétaire ni dans celle du produit calibré pour l’exploitation en salles sur quatre week-ends. On est dans un autre régime : celui du film qui s’installe, qui travaille le spectateur, qui laisse des traces au lieu de faire du chiffre. Gray appartient à cette espèce de réalisateurs qu’on ne “consomme” pas, qu’on traverse.

    Paper Tiger, ou le retour du fils prodigue sans fanfare

    Le fait que Paper Tiger soit présenté dans la foulée de cette distinction n’a rien d’un hasard décoratif. Le film, lancé en mai à Cannes, arrive à Locarno avec cette aura un peu étrange des œuvres qui circulent entre les grands festivals sans se transformer en événement marketing. C’est précisément là que Gray est intéressant : il continue d’exister dans un espace où le cinéma d’auteur peut encore se montrer sans devoir se déguiser en produit d’appel. Pas de reboot, pas de spin-off, pas de stratégie de franchise. Juste un long métrage qui vient rappeler que le cinéma américain ne se résume pas aux super-héros et aux suites qui s’empilent comme des boîtes de conserve.

    On peut aussi lire ce passage par Locarno comme une forme de boucle biographique. Gray, depuis ses premiers films, a souvent raconté des personnages pris entre ascension et chute, loyauté et trahison, héritage et désir d’échappée. Le festival, lui, lui renvoie l’image d’un cinéaste arrivé à maturité, donc à ce moment un peu cruel où l’on cesse de vous demander si vous allez percer et où l’on commence enfin à vous reconnaître pour ce que vous êtes. Le cinéma adore les retours de flamme ; celui-ci a au moins le mérite d’être mérité.

    Le festival des auteurs, pas des effets spéciaux qui font coucou

    Locarno n’a jamais eu besoin de jouer les gros bras. Son identité repose sur une idée simple, presque subversive aujourd’hui : le cinéma peut encore être un lieu de découverte, de transmission et de mémoire, sans se dissoudre dans le marketing. En honorant James Gray, le festival rappelle qu’il existe une autre hiérarchie que celle du box office mondial ou de la visibilité algorithmique. Une hiérarchie où la persistance d’une œuvre compte davantage que le bruit qu’elle fait à sa sortie. Et franchement, ça fait du bien.

    Ce prix carrière, remis le 9 août, a donc quelque chose de plus subtil qu’un hommage de circonstance. Il inscrit Gray dans une lignée de cinéastes qu’on reconnaît tard, parfois trop tard, mais qu’on finit par regarder comme des points d’équilibre dans un paysage saturé. Il y a là une forme de justice poétique, presque ironique : le cinéaste des familles brisées, des héritages empoisonnés et des rêves qui se décomposent se voit célébré par un festival qui, lui, n’a pas perdu le goût des œuvres qui résistent. Comme quoi, dans le cinéma aussi, les seconds souffles peuvent avoir plus de tenue que les coups d’éclat.

    Et puis il y a cette petite musique, très Gray, qui flotte au-dessus de l’affaire : celle d’un auteur qu’on a longtemps regardé comme un grand discret alors qu’il travaillait, film après film, à bâtir une filmographie d’une solidité presque têtue. Locarno lui tend aujourd’hui le micro. À lui de le prendre sans se transformer en statue. On parie qu’il saura rester lui-même, ce qui, dans ce milieu, tient déjà du miracle.

    nrmagazine
    Vincent Bazire

    Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.

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