Dans Star Trek, les batailles spatiales ont beau faire rêver, c’est parfois une simple scène de cape et d’épée qui finit par laisser la plus longue traînée dans la mémoire des fans. Entre George Takei et William Shatner, l’histoire du coup de rapière au tournage de The Naked Time ressemble surtout à un petit mythe de plateau qui a pris des proportions de saga intergalactique.
Pour remettre les pendules de l’Enterprise à l’heure, il faut revenir à The Naked Time, épisode de la série originale diffusé en 1966, où un virus pousse l’équipage à se comporter comme s’il avait vidé la cave de la Fédération. Sulu, incarné par George Takei, y improvise un duel de mousquetaire, torse nu, sabre au clair, dans une séquence devenue l’une des plus célèbres de toute la première Star Trek. Des années plus tard, William Shatner a raconté dans son autobiographie Star Trek Memories que Takei l’aurait touché au niveau du torse avec la pointe de son arme. Sauf que Takei, lui, a toujours soutenu l’inverse, rappelant dans son propre livre To the Stars que le fleuret était émoussé et qu’aucune blessure de ce genre n’avait eu lieu. Autrement dit : la légende a fait son petit cinéma, mais pas forcément le bon.
Cette contradiction n’a rien d’anodin dans une franchise où la mémoire des coulisses est presque aussi sacrée que le canon lui-même. Star Trek n’a jamais cessé de fabriquer ses propres récits parallèles, entre mythologie de production, ego de stars et souvenirs qui se contredisent d’un livre à l’autre. Et quand on parle de Shatner et Takei, on ne parle pas exactement d’un duo qui partageait les mêmes pulls de Noël sur le plateau. Leur relation a toujours été tendue, avec ce mélange de piques publiques, de rancune ancienne et de petites humiliations rétrospectives qui font les délices des fans et les cauchemars des attachés de presse. Chez eux, la vérité historique et le règlement de comptes ont souvent partagé le même vaisseau.
Le plateau, ce ring où la mémoire boxe en douce
Dans les récits de tournage, Star Trek a toujours eu ce parfum de laboratoire un peu bordélique, où l’on invente à la fois une série et une mythologie de studio. D’après The Making of Star Trek, ouvrage signé Gene Roddenberry et Stephen E. Whitfield, Takei n’avait pas d’expérience préalable au fleuret et passait du temps à s’entraîner hors champ. Le livre évoque même des passes un peu trop enthousiastes avec des membres de l’équipe, au point que certains auraient demandé à Roddenberry de ne plus lui confier de scène d’escrime. Voilà qui est plus crédible qu’un coup de pointe dans le téton de Shatner, soyons francs. Le vrai sujet, ici, ce n’est pas la blessure : c’est l’embellissement de la blessure.

Et puis il y a le détail qui change tout : Takei a expliqué qu’il avait demandé un fleuret et non un sabre japonais. Là encore, on n’est pas dans le folklore décoratif, mais dans un choix très net de représentation. L’acteur, Américain d’origine japonaise, refusait qu’on l’enferme dans l’image attendue du guerrier exotique, du cliché prêt-à-servir. En 1966, à la télévision américaine, ce genre de nuance n’était pas un caprice d’ego, c’était déjà une petite bataille culturelle. Le geste compte d’autant plus qu’il irrigue ensuite le personnage de Sulu, longtemps associé à une forme d’élégance physique et de discipline, loin du stéréotype de pacotille. Le fleuret, ici, n’est pas un accessoire : c’est une prise de position.
De Sulu à John Cho, le flambeau passe en souplesse
La scène de The Naked Time a eu une seconde vie dans le Star Trek de 2009, où Sulu, joué par John Cho, reprend l’idée du duel et revendique ouvertement son goût pour l’escrime. Ce n’est pas juste un clin d’œil de scénariste malin ; c’est la preuve qu’un détail de mise en scène peut survivre à plusieurs générations de franchise et se transformer en marqueur identitaire. Dans une saga aussi obsédée par la transmission, les héritages et les versions concurrentes du futur, le fleuret de Sulu fait presque figure de totem. On est en plein dans la mécanique du passage de relais, version science-fiction avec poignée en cuir.
Ce qui amuse, au fond, c’est la manière dont un souvenir de plateau devient une petite guerre de récits entre deux monstres sacrés du casting original. Shatner, 95 ans, Takei, 89 ans, Walter Koenig, 89 ans : les survivants de l’équipage d’origine portent avec eux non seulement l’âge d’or de la série, mais aussi ses cicatrices narratives. George Takei, interrogé encore récemment sur Shatner, n’a jamais vraiment adouci le trait, le décrivant comme un ego ambulant avec la délicatesse qu’on lui connaît. On peut sourire, bien sûr, mais cette friction dit quelque chose de plus large : les grandes franchises ne vivent pas seulement de leurs effets spéciaux, elles se nourrissent aussi de leurs querelles de coulisses, de leurs souvenirs mal rangés et de leurs petites légendes qui collent aux bottes. Dans Star Trek, la mémoire est parfois plus piquante qu’un rayon phaser.
Alors oui, Takei n’a probablement pas planté Shatner au niveau du torse. Mais il a bel et bien laissé une empreinte, celle d’un acteur qui a su transformer une scène de série télé en geste de style, puis en fragment de mythologie pop. Et ça, franchement, c’est déjà pas mal pour un simple fleuret. La vraie blessure, au fond, c’est peut-être celle de l’ego. Et elle, dans l’espace, fait rarement du bruit.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




