Dix ans après avoir fendu le MCU en deux, Captain America: Civil War revient par la petite porte, celle des aveux gênants et des positions qui se dérobent. Chris Evans, lui, n’a plus tout à fait le même réflexe que Steve Rogers face au contrôle des super-héros.

En 2016, le cinéma de super-héros avait ce chic particulier pour refléter le grabuge du monde réel. Entre le Brexit, l’élection présidentielle américaine et la montée des lignes de fracture dans l’espace public, les studios ont senti le vent tourner, ou plutôt la tempête. Warner Bros. lançait Batman v Superman: Dawn of Justice dans une atmosphère de confrontation permanente, et Marvel répondait avec Captain America: Civil War, sorti en France le 27 avril 2016, un blockbuster de 2 h 27 signé Anthony et Joe Russo, écrit par Christopher Markus et Stephen McFeely, et conçu comme un faux film de guerre civile à l’échelle des super-costumes. Budget de production annoncé autour de 250 millions de dollars, box-office mondial supérieur à 1,1 milliard : la machine à fantasmes tournait à plein régime, avec assez d’argent pour acheter plusieurs petits pays et un bon paquet de drones. Le film posait une question simple en apparence, mais bien plus vicieuse qu’un simple duel de têtes d’affiche : qui contrôle les demi-dieux quand ils cassent tout ?

À ce stade, le sujet n’est plus seulement narratif. Il est aussi méta, industriel, presque politique. Le MCU a bâti sa puissance sur une promesse de cohérence, de circulation des personnages, de continuité rassurante. Civil War a précisément mis cette belle mécanique sous tension en transformant l’équipe en champ de bataille moral. D’un côté, Steve Rogers défend une liberté quasi sacrée, de l’autre Tony Stark assume la culpabilité, le dommage collatéral, la nécessité d’un cadre. Et dix ans plus tard, Chris Evans vient gripper la lecture binaire avec une phrase qui fait sourire autant qu’elle relance le débat.

Le plus drôle, c’est que l’acteur qui a incarné pendant plus d’une décennie le parangon du droit chemin admet aujourd’hui qu’il pencherait peut-être du côté de Tony Stark.

Quand le bouclier tremble un peu

Invité dans le podcast officiel de Marvel consacré à Avengers: Doomsday, Chris Evans a expliqué qu’en tant que Steve Rogers, il resterait fidèle à Team Cap, mais qu’à titre personnel il pourrait bien choisir Team Iron Man. Voilà une pirouette qui n’a rien d’anodin. On ne parle pas d’un détail de casting ou d’une anecdote de tournage, mais d’un déplacement de point de vue. L’acteur ne renie pas son personnage ; il reconnaît simplement qu’avec le temps, l’argument de Tony Stark gagne en poids. Et franchement, qui peut lui donner tort quand on regarde l’historique du MCU, ses destructions en cascade, ses villes pulvérisées, ses dégâts collatéraux traités comme des effets spéciaux ?

Le commentaire est d’autant plus savoureux qu’il arrive au moment où Evans doit revenir dans l’orbite Marvel avec Avengers: Doomsday, attendu en 2026, pendant que Robert Downey Jr. s’apprête à reprendre le devant de la scène sous une autre identité, celle de Doctor Doom. Le cercle se referme, mais pas de manière propre et lisse. Marvel adore faire croire à la réconciliation générale, sauf que ses films les plus intéressants naissent souvent de la friction, du désaccord, du petit caillou dans la chaussure. Quand Chris Evans dit qu’il comprend mieux Iron Man, il ne trahit pas Civil War : il admet que le film avait déjà raison de ne pas offrir de réponse confortable.

Affiche de Captain America : Civil War
Affiche de Captain America : Civil War

Le péché originel du MCU, ou comment tout casser pour mieux régner

En réalité, Captain America: Civil War n’a jamais été un simple épisode de transition entre deux mastodontes. C’est le moment où Marvel a transformé son propre succès en problème dramatique. Plus la franchise grossissait, plus la question de la responsabilité devenait centrale. Un univers étendu ne peut pas fonctionner éternellement sur le principe du « on fonce et on verra après ». À force de multiplier les destructions spectaculaires, les studios finissent par fabriquer leur propre procès. C’est exactement ce que le film met en scène, avec une élégance assez rare dans le blockbuster moderne.

Chris Evans, en se disant aujourd’hui plus proche de Tony Stark, met le doigt sur ce qui rend le débat si intéressant : la morale de Civil War n’est pas un panneau routier, c’est une zone grise. Steve Rogers a raison de se méfier des institutions ; Tony Stark a raison de redouter les dégâts d’une liberté sans garde-fou. Le film ne choisit pas vraiment, il organise le choc. Et c’est pour ça qu’on continue d’en parler, dix ans après, alors que tant d’autres opus du MCU ont déjà rejoint le cimetière des souvenirs tièdes. Le vrai luxe de Civil War, c’est d’avoir laissé une plaie ouverte là où tant de blockbusters collent un pansement en CGI.

Team Cap, Team Iron Man, et le plaisir de ne pas trancher

Ce qui amuse dans la déclaration d’Evans, c’est aussi son petit effet de miroir. L’acteur a longtemps porté l’image du héros incorruptible, du type qui serre la mâchoire et tient la ligne. Le voir reconnaître une forme de sympathie pour Stark, c’est presque une manière de passer le flambeau à l’ambiguïté. Et cette ambiguïté, le MCU en a besoin. Sans elle, il ne reste qu’un alignement de pouvoirs et de couleurs, une franchise qui ronronne. Avec elle, on retrouve un peu de chair, un peu de contradiction, un peu de sale vérité. Pas de quoi faire tomber l’Olympe, mais assez pour fissurer la statue.

Au fond, Evans dit tout haut ce que beaucoup de spectateurs ont pensé tout bas : la liberté absolue des super-héros, c’est sexy pendant deux scènes, puis ça devient vite un cauchemar administratif et humain. Faut-il vraiment laisser des gens capables de raser un quartier répondre seulement à leur conscience ? La question n’a rien perdu de sa morsure, surtout à l’heure où les franchises empilent les suites et les retours de figures mythiques comme si la nostalgie pouvait remplacer la dramaturgie. Chris Evans n’a pas retourné sa veste : il a simplement accepté que le bouclier ne protège pas de tout, surtout pas des contradictions.

Et c’est peut-être ça, la meilleure nouvelle pour Marvel : tant que ses acteurs acceptent encore de discuter leurs propres mythes, l’usine à blockbusters n’est pas tout à fait devenue une chaîne de montage sans âme. Reste à voir si Avengers: Doomsday saura, lui aussi, laisser une vraie place au doute. Ou si l’on aura droit, une fois de plus, à des demi-dieux qui se disputent la planète comme on se bat pour la dernière place au comptoir.

Bande-annonce VF de Captain America : Civil War

Part.
Laisser Une Réponse