Quand Daniel Radcliffe se met à classer les films Harry Potter, on n’obtient pas juste un petit jeu de promo : on réactive vingt ans de guerre de chapelles entre fans, cinéphiles et adorateurs de la franchise. Et, au passage, on rappelle que l’ancien garçon à la cicatrice a depuis longtemps quitté le placard à balais du blockbuster pour aller jouer ailleurs, plus librement, plus bizarrement, plus drôlement.
La séquence en question remonte à avril 2026, lors d’un entretien avec Josh Horowitz pour la tournée de Every Brilliant Thing, la pièce de Broadway dans laquelle Radcliffe officiait alors après avoir remporté un Tony en 2025 pour Merrily We Roll Along. Le principe était simple : le comédien devait départager des paires de films de la saga qui a fait de lui une star mondiale. Résultat, il a placé Harry Potter and the Chamber of Secrets devant Harry Potter and the Sorcerer’s Stone, puis a préféré Harry Potter and the Goblet of Fire à Harry Potter and the Prisoner of Azkaban, tout en laissant Harry Potter and the Deathly Hallows – Part 2 finir en tête. On a connu des classements plus consensuels. Et on a surtout connu des classements moins révélateurs.
Pour situer un peu le terrain, la franchise Harry Potter au cinéma, lancée en 2001 par Sorcerer’s Stone et achevée en 2011 avec Deathly Hallows – Part 2, a transformé Warner Bros. en machine à fantasmes générationnelle. Huit longs métrages, des budgets qui ont grimpé au fil des épisodes, une exploitation en salles d’abord massive puis une vie interminable en vidéo et en streaming, et une emprise culturelle que peu de sagas ont égalée depuis. Le premier film était signé Chris Columbus, le troisième Alfonso Cuarón, le quatrième Mike Newell, les cinquième et sixième David Yates, avant que Yates ne boucle aussi les deux derniers volets. Autant dire qu’on n’est pas sur une simple suite de produits dérivés, mais sur une vraie saga de studio, avec ses changements de ton, ses accidents, ses trouvailles et ses péchés originels. Le classement de Radcliffe, en fait, raconte autant la saga que l’homme qui l’a traversée.
Le bal des baguettes, ou comment choisir son camp sans se brûler les doigts
Le plus amusant, c’est que Radcliffe ne joue pas la carte du fan diplomate. Il assume Chamber of Secrets pour son basilic géant, ce qui n’a rien de honteux : le film de Chris Columbus reste sans doute le plus gothique de ses deux premiers opus, avec une mécanique de récit encore très classique mais une vraie montée en étrangeté. Ensuite, face au duel Prisoner of Azkaban / Goblet of Fire, il choisit le quatrième, en expliquant qu’il y avait là davantage de choses à faire pour lui comme interprète. Et c’est là que le classement devient intéressant, parce qu’il ne parle pas seulement de goût, mais d’expérience physique du tournage, de place dans le récit, de rapport au corps dans une franchise qui a grandi avec ses acteurs. Radcliffe ne classe pas des films : il classe ses propres souvenirs de plateau.
Évidemment, le réflexe critique le plus répandu consiste à sacrer Prisoner of Azkaban comme sommet absolu, et on comprend pourquoi : Alfonso Cuarón y injecte une grammaire visuelle plus souple, plus mélancolique, presque plus adulte, avec des cadres qui respirent enfin et un sens du mouvement qui éloigne la saga du simple catalogue de sortilèges. Sauf que le débat ne se limite pas à la mise en scène. Si l’on parle adaptation, Order of the Phoenix tient une place de choix : le film de David Yates, sorti en 2007, condense l’énorme roman de J.K. Rowling sans perdre complètement sa colonne vertébrale, et Imelda Staunton y compose une Dolores Umbridge d’une cruauté sucrée absolument délicieuse à regarder. Ce n’est pas seulement une performance, c’est une invention de cinéma. Le vrai luxe de la saga, c’est d’avoir plusieurs meilleurs films selon l’angle qu’on choisit.
Radcliffe, l’après-Poudlard et le plaisir de bifurquer
Ce qui rend la prise de parole de Radcliffe encore plus savoureuse, c’est qu’elle arrive après une décennie et demie de virage artistique franchement réjouissant. Depuis la fin de la saga en 2011, l’acteur a passé son temps à casser l’image du héros de franchise propre sur lui : biopic de contrebande avec Kill Your Darlings, romance décalée avec What If?, pastiche biographique avec Weird: The Al Yankovic Story, et même séries à l’absurde assumé comme Miracle Workers. Sur scène, il a aussi cultivé un rapport très concret au jeu, du théâtre de répertoire à Merrily We Roll Along, où son Tony a confirmé qu’il n’était pas juste un ancien enfant-star en quête de réhabilitation. Non, il a surtout compris un truc simple : pour survivre à une saga-monstre, il faut savoir passer le flambeau à sa propre carrière. Et Radcliffe l’a fait sans s’excuser, ce qui change tout.
Dans cette logique, sa préférence pour Goblet of Fire n’a rien d’un caprice. Le quatrième film, réalisé par Mike Newell en 2005, est celui où la saga bascule franchement vers le teen drama, le tournoi, le corps qui change, les regards qui se croisent, les hormones qui s’emmêlent dans les couloirs de Poudlard. C’est moins élégant que Azkaban, moins cohérent que Order of the Phoenix, mais c’est aussi l’épisode où la franchise accepte de devenir un grand bazar adolescent. Et Radcliffe, qui avait alors l’âge de son personnage, y a sans doute trouvé une énergie plus proche de sa propre vie que dans les épisodes plus stylisés. On ne choisit pas toujours son meilleur film comme spectateur ; parfois, on choisit celui où l’on s’est senti exister. C’est un peu moins académique, beaucoup plus humain, et franchement plus intéressant.
Le dernier mot, ou presque
Au fond, ce petit classement dit quelque chose de précieux sur les franchises qui durent : elles cessent d’appartenir à leurs auteurs, à leurs studios ou même à leurs fans les plus bruyants, et deviennent des terrains de projection intime. Radcliffe peut bien préférer Goblet of Fire à Prisoner of Azkaban ; on peut continuer à défendre Order of the Phoenix comme le meilleur compromis entre fidélité et cinéma pur ; on peut aussi admettre que Deathly Hallows – Part 2 reste un final efficace, malgré la scission en deux parties qui a parfois donné à l’ensemble un petit goût de rallonge industrielle. Le vrai sujet, c’est que la saga continue de produire du débat sans avoir besoin d’un nouveau sortilège marketing pour ça. Et ça, pour une vieille machine à fantasmes de studio, ce n’est pas rien.
Radcliffe, lui, a déjà refermé le grimoire. Il a choisi le théâtre, la comédie, les contre-emplois et les détours. Bref, il a fait ce que font les acteurs qui veulent survivre à leur propre mythe : ils s’échappent par la fenêtre pendant que les autres continuent de discuter dans le couloir. Et tant mieux. Parce qu’au fond, le plus beau classement de Harry Potter, c’est peut-être encore celui où Daniel Radcliffe n’est plus seulement le garçon qui a survécu. C’est celui où il a enfin commencé à vivre ailleurs.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




