On croyait Álex de la Iglesia condamné à faire exploser des églises, des familles et des nerfs en prises de vues réelles. Le voilà qui s’offre un premier détour par l’animation, avec Ages of Madness: The Howling of the Jinn : pas franchement le genre de virage qu’on associe aux enfants sages.
Le cinéaste espagnol n’a jamais été un artisan du calme. Depuis Le Jour de la bête en 1995, il a construit une filmographie qui adore le mélange des registres, les corps en crise, les institutions qui déraillent et les récits qui partent en vrille avec une jubilation presque punk. La Comunidad, Les Sorcières de Zugarramurdi, Balada triste de trompeta ou encore 30 Coins côté série : on parle d’un auteur qui a toujours préféré la surcharge au minimalisme, le grotesque au bon goût, le chaos organisé à la jolie ligne claire. Autant dire que l’animation n’a rien d’un caprice décoratif ici. C’est presque une évidence tardive.
La production du film est confiée à 3Doubles Producciones, société installée aux Canaries, déjà passée par les nominations aux Goya avec SuperKlaus et Norbert, tandis que Sumendi, basée au Pays basque, entre aussi dans la danse. Pour l’instant, le projet n’a pas livré son budget, sa durée ni sa date de sortie, mais le simple fait de voir Álex de la Iglesia débarquer dans ce secteur dit déjà beaucoup de la période : l’animation européenne ne se contente plus des contes sages et des mascottes à l’œil humide. Elle cherche des signatures, des tempéraments, des sales gosses capables de tordre la forme. Et sur ce terrain-là, le bonhomme arrive avec des chaussures de chantier.
Ce qui se joue ici, ce n’est pas seulement un changement de technique. C’est un passage de relais entre deux manières de faire du cinéma de genre : l’une en chair et en sang, l’autre en lignes, en volumes et en cauchemars dessinés.
Le diable au bout du crayon
En apparence, l’animation pourrait sembler éloignée de l’univers d’Álex de la Iglesia. En réalité, c’est peut-être le médium qui lui permet d’aller le plus loin sans se cogner aux limites du tournage, des cascades, des effets spéciaux coûteux ou des contraintes de plateau. Son cinéma a toujours flirté avec le baroque, l’excès et le monstrueux ; l’animation, elle, lui offre une table rase formelle. Plus besoin de demander au réel la permission de devenir fou. Le réel, chez lui, a déjà un sérieux problème de toute façon.
Ce basculement dit aussi quelque chose de la trajectoire de nombreux auteurs européens de genre. Quand le live action devient plus cher, plus normé, plus dépendant des arbitrages industriels, l’animation apparaît comme une machine à fantasmes plus souple, parfois plus audacieuse. On y gagne une liberté plastique, on y perd parfois le grain du chaos physique. Mais chez de la Iglesia, le corps n’a jamais été une simple question de peau et d’os ; c’est un théâtre de pulsions, un champ de bataille moral. Le dessin animé peut donc lui aller comme un gant sale. Le monstre sacré change de support, pas de tempérament.
Des Canaries au Pays basque, le genre fait sa géographie
Le choix de 3Doubles Producciones n’a rien d’anodin. Les Canaries sont devenues ces dernières années un territoire de tournage et de coproduction de plus en plus visible, grâce à des dispositifs fiscaux attractifs et à une montée en puissance des sociétés locales. Le Pays basque, de son côté, continue d’affirmer sa place dans la production espagnole, notamment sur les projets de genre et d’animation. À l’échelle européenne, ce genre de montage dit une chose simple : les films ne naissent plus seulement d’un auteur et d’un studio, mais d’un écosystème de régions qui veulent exister dans la chaîne de valeur. C’est moins romantique qu’un coup de foudre artistique, mais beaucoup plus concret. Et ça, l’argent adore.
Pour Álex de la Iglesia, ce nouvel opus ressemble aussi à une manière de prolonger son obsession pour les récits de possession, de bascule et de perte de contrôle. Le titre, Ages of Madness: The Howling of the Jinn, annonce déjà une matière fantastique, probablement traversée par le folklore, le surnaturel et cette veine de démesure qui colle à sa signature. On n’est pas ici dans l’animation de salon, avec petits animaux polis et morale en kit. On imagine plutôt une fabrique d’images où le délire a droit de cité. Bref, du cinéma d’animation qui a encore des dents.
Le bonhomme ne vient pas pour faire joli
Ce premier film d’animation arrive aussi à un moment où la carrière du réalisateur s’est installée dans une forme de double vie : le cinéma d’un côté, la série de l’autre, avec 30 Coins comme laboratoire de ses obsessions les plus tordues. Passer à l’animation, c’est presque la suite logique d’un auteur qui a toujours aimé les dispositifs hybrides, les récits à tiroirs et les formes qui débordent. On ne change pas de monde ; on change juste les outils pour faire le même bazar, en plus inventif. Et franchement, on signe où ?
Reste la vraie question, celle qui nous intéresse à la rédaction, notre chère manie de regarder les auteurs quand ils prennent un virage : est-ce qu’Álex de la Iglesia va dompter l’animation ou est-ce que l’animation va enfin lui offrir l’espace pour lâcher complètement les chevaux ? Vu son goût pour les excès, on parierait volontiers sur la deuxième option. Quand un cinéaste de cette trempe entre dans le dessin animé, on ne cherche pas un changement de costume. On attend l’incendie.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




