À 103 ans, François Gall s’en va comme il a vécu à l’écran : en laissant filer le paysage. Journaliste, romancier, réalisateur, il aura surtout donné à la télévision française une manière de voyager sans se contenter du dépaysement de carte postale.
Pour rappel, Des trains pas comme les autres naît en 1987 dans un paysage audiovisuel où le documentaire de découverte n’a pas encore été avalé par le tourisme télévisuel et ses voix trop lisses. Avec Bernard d’Abrigeon, Gall imagine un concept simple en apparence, mais redoutablement efficace : suivre des lignes ferroviaires au bout du monde pour raconter des territoires, des usages, des visages, des rythmes de vie. Japon, Australie, Canada, Congo, Transsibérien, Orient-Express : la série a transformé le rail en machine à fantasmes, sans jamais oublier que le train, c’est aussi une affaire de géographie sociale, de circulation et de mémoire. France Télévisions a salué, dans un communiqué, un programme emblématique du service public, toujours diffusé depuis sa création. Et on comprend pourquoi : ce type de rendez-vous tient autant du documentaire que du rituel.
Le détail qui dit tout, c’est l’économie du dispositif. À l’origine, pas de présentateur face caméra, pas de petit numéro d’ego en bord de quai, mais une voix, une présence sonore, une manière de faire exister le hors-champ. Philippe Gougler, qui a repris le concept en 2011 et entame cet été sa 16e saison, l’a rappelé dans un message publié sur Facebook : à l’époque de Gall, c’était sa voix qui guidait le spectateur. Ce n’est pas anodin : la série reposait moins sur la performance que sur la circulation du regard.
Le rail, ce vieux moteur à imaginaire
Dans l’histoire de la télévision, les grandes émissions de voyage ont souvent oscillé entre l’évasion pure et le reportage de terrain. Des trains pas comme les autres a trouvé une troisième voie, plus maligne : faire du trajet le sujet lui-même. Le train n’est pas seulement un décor, c’est un révélateur. Il impose la durée, fabrique des rencontres, dessine des classes sociales, des habitudes, des frontières invisibles. Bref, il raconte un pays sans l’écraser sous le commentaire. Pas besoin d’en faire des caisses, le wagon se charge du reste.
François Gall venait du journalisme, avait aussi écrit des romans avec son frère Jacques, et avait produit dans les années 1970 À bout portant, émission de portraits et d’entretiens avec des vedettes de l’époque. Ce parcours compte, parce qu’il explique la tenue de son œuvre télévisuelle : chez lui, le voyage n’est jamais une simple consommation de paysages, mais une manière d’interroger les gens et les récits. Le train sert de prétexte, le monde fait le boulot.

Une voix, pas un ego : le service public sans paillettes
Il y a quelque chose d’assez rare dans la longévité de cette série : elle n’a pas eu besoin de se réinventer en permanence pour survivre. Depuis 2011, Philippe Gougler a repris le flambeau, mais le principe reste d’une belle obstination. On ne vend pas du spectaculaire à la chaîne, on construit une familiarité. Le service public, quand il ne se raconte pas des histoires, sait encore faire ça : installer des formats qui durent parce qu’ils savent regarder avant de bavarder.
France Télévisions parle d’un succès renouvelé depuis 1987. Le mot est juste, mais il dit aussi le paradoxe de ce genre d’objet : la série est devenue un repère, presque une institution, sans jamais se transformer en franchise tapageuse. Pas de reboot hystérique, pas de table rase, pas de grand cirque promotionnel. Juste une idée forte, tenue sur la durée. Et dans un paysage où l’on confond souvent visibilité et valeur, ça change tout. Le train passe, la télévision tient la gare.
Pompidou, portraits et lignes de fuite
Autre valeur du parcours de François Gall : son ancrage dans une époque où le journalisme télévisé pouvait encore flirter avec le portrait, l’entretien, la conversation longue. Son lien avec le couple Pompidou, mentionné par Le Monde, dit aussi quelque chose de sa place dans le paysage culturel et politique de son temps : un homme au croisement des mondes, pas un simple technicien de plateau. Ce genre de trajectoire se fait rare, et pas seulement parce que les médias ont changé de vitesse.
Sa mort à 103 ans referme une époque où la télévision savait parfois prendre son temps, laisser respirer les images, et faire confiance à la curiosité du spectateur. On pourrait presque dire que Des trains pas comme les autres a survécu parce qu’il n’a jamais prétendu être autre chose que ce qu’il était : un voyage, un regard, une voix. C’est peu, et c’est immense. Le reste, franchement, c’est du bruit de quai.
Alors oui, François Gall laisse une série toujours vivante, reprise, prolongée, réinventée sans trahir son esprit. Et ça, pour un créateur de télévision, c’est sans doute la plus élégante des postérités : avoir lancé un train qui continue de rouler sans avoir besoin de hurler dans le micro.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




