Pour rappel, tout commence en mai 2024, quand Google lance ses AI Overviews aux États-Unis : un bloc de texte généré par IA, planté en haut de la page de résultats, qui répond à la question avant même que l’internaute ait eu le temps de scroller. Deux ans plus tard, la fonctionnalité couvre 48 % des requêtes mondiales selon Advanced Web Ranking, contre 34,5 % en décembre 2025, soit une progression de 58 % en un an. La France, elle, a pris le train en juillet 2026, avec un déploiement d’AI Overviews et d’AI Mode qui a fait grincer pas mal de dents dans l’écosystème SEO hexagonal.
En apparence, c’est une amélioration de l’expérience utilisateur : moins de clics inutiles, une réponse directe, du confort. En réalité, c’est un aspirateur à trafic qui recompose entièrement l’économie du web éditorial, celle-là même qui finance depuis vingt ans les rédactions, les comparateurs et les blogs spécialisés. Le clic, ce petit geste anodin qui faisait vivre tout un secteur, est en train de se raréfier, mais pas de disparaître partout.
Le clic, cette espèce en voie de disparition (sauf exceptions notables)

Les chiffres tombent depuis des mois et racontent un effondrement bien réel. Une étude Ahrefs publiée en décembre 2025 a mesuré que le taux de clic en position 1 sur les requêtes déclenchant un AI Overview est passé de 7,3 % à 2,6 %, soit une chute de 64 % en un an. Seer Interactive, sur 25,1 millions d’impressions organiques analysées, arrive au même genre de désastre : -61 % de CTR sur les requêtes concernées, et jusqu’à -68 % pour les clics payants.
Une expérience randomisée publiée en avril 2026, la première à établir un lien de causalité et non plus seulement une corrélation, montre que masquer les AI Overviews fait bondir les clics sortants de 38 %, sans que la satisfaction des utilisateurs bouge d’un poil. Chez Define Media Group, qui suit 64 sites d’éditeurs représentant des milliards de clics trimestriels, le trafic organique est passé de 1,7 milliard de clics par trimestre avant le déploiement à -42 % au quatrième trimestre 2025, sans jamais retrouver son niveau d’avant.
Mais voici la partie qu’on oublie trop souvent de raconter : sur ce même panel, le contenu d’actualité chaude (celui publié dans l’heure qui suit l’événement) progresse au contraire de 103 %, porté par Google Discover, qui reste hermétique aux AI Overviews et fonctionne encore comme un vrai levier de découverte. Autrement dit, tout le monde ne coule pas à la même vitesse, et certains formats s’en sortent même très bien.
Le trafic IA, cette bouée de sauvetage qui reste minuscule
Sauf que la nuance ne s’arrête pas là. Le trafic référent en provenance des plateformes IA (ChatGPT, Perplexity, Gemini) a été multiplié par 16 depuis 2024 selon SeRanking, sur un panel de 101 574 sites. D’autres analyses confirment la tendance à une échelle proche : sur les sites où les AI Overviews apparaissent, le trafic référent issu de l’IA bondit de 103 %, alors que le clic organique classique dévisse de 42 % sur la même période.
Le hic : en valeur absolue, ce trafic IA ne représente encore qu’environ 1 % du trafic total des sites début 2026, malgré une croissance mensuelle à deux chiffres. C’est une compensation homéopathique face à un trou béant. Un peu comme se faire rembourser 1 euro après en avoir perdu 60 : ça fait plaisir sur le principe, mais ça ne paie pas le loyer du serveur.
Autre donnée qui mérite d’être connue avant de paniquer : toutes les requêtes ne sont pas égales devant l’IA. Les recherches à forte intention d’achat (celles où l’internaute veut réserver, comparer un prix ou passer commande) ne déclenchent un AI Overview que dans 5 % des cas, contre 36 % pour les requêtes purement informationnelles. Et les marques citées à l’intérieur même d’un résumé IA gagnent en moyenne 35 % de clics supplémentaires par rapport à leur situation antérieure. La leçon est simple : être invisible dans un AI Overview tue le trafic, être cité dedans peut au contraire le faire décoller.
Penske Media dit merde à Google (et ça se joue devant un juge)

Tout le monde ne compte pas les points en silence. En septembre 2025, Penske Media, la maison mère de Rolling Stone, Billboard et Variety, a déposé une plainte antitrust fédérale contre Google devant le tribunal du district de Columbia. La plainte accuse le géant de conditionner l’indexation des sites à l’autorisation d’utiliser leur contenu pour nourrir les résumés IA.
Reuters rapporte que Penske affirme que 20 % des recherches menant vers ses sites affichent désormais un AI Overview, et que ses revenus d’affiliation ont chuté de plus d’un tiers depuis leur pic de 2024. Gizmodo résume l’argument sans détour : « by showing an AI-generated summary of an article at the top of the page, users have little reason to click through to read the full article » (« en affichant un résumé généré par IA en haut de page, les internautes n’ont plus vraiment de raison de cliquer pour lire l’article complet »). Google, fidèle à lui-même, a répliqué que les résumés IA améliorent l’expérience utilisateur et redirigent du trafic vers un éventail plus large de sites. Autrement dit : c’est pas nous, c’est le marché, circulez.
Sauf que le juge en charge du dossier a déjà statué en 2024 que Google était un monopole illégal en matière de recherche. Autant dire que l’argument « on innove, c’est tout » risque de faire un flop devant lui. En parallèle, le European Publishers Council a déposé une plainte formelle similaire auprès de la Commission européenne, pendant que Bruxelles enquête sur les obligations de partage de données imposées par le Digital Markets Act.
Cinq pansements sur une hémorragie

Face à la fronde, Google a sorti l’artillerie légère le 6 mai 2026 : cinq nouvelles fonctionnalités censées redonner un peu d’oxygène aux éditeurs. Au menu : des liens « pour aller plus loin » en bas de résumé, des badges pour les sites auxquels l’utilisateur est déjà abonné, des citations désormais intégrées directement dans le corps du texte plutôt que planquées en pied de page, un aperçu au survol de la souris sur desktop, et un encart « perspectives » qui pioche dans les forums.
Surtout, aucune de ces mesures ne remet en cause le principe de l’AI Overview lui-même. Google ne recule pas, il redistribue quelques miettes du gâteau qu’il a déjà mangé. La trajectoire ne change pas, seule la mise en scène s’améliore. Une analyse récente le formule sans détour : « the updates are a gesture, the trajectory is unchanged » (« les mises à jour sont un geste, la trajectoire reste inchangée »).
Et pour les éditeurs, on fait comment concrètement ?
À ce stade, la question n’est plus de savoir si le trafic de recherche organique va continuer à fondre, mais de savoir quel type de contenu résiste et lequel encaisse. Trois leviers se dégagent des données 2025-2026 : miser sur l’actualité chaude et l’exclusivité éditoriale, qui échappent largement aux résumés IA et profitent de Google Discover ; viser la citation explicite dans les AI Overviews plutôt que le simple classement, puisque c’est elle qui génère le surplus de clics ; et diversifier les canaux d’acquisition (newsletters, réseaux sociaux, trafic direct) pour ne plus dépendre à 100 % du bon vouloir d’un seul algorithme.
On avait détaillé, dans notre guide complet pour débuter avec ChatGPT, à quel point ces outils redéfinissent déjà nos réflexes de recherche d’information au quotidien. On expliquait aussi comment l’intelligence artificielle change discrètement notre quotidien, un constat qui s’applique désormais tout autant aux internautes qu’aux modèles économiques entiers des médias en ligne. Et la formation continue à ces nouveaux usages devient un impératif de survie professionnelle, pas juste une option gadget, comme on le rappelait dans notre article sur les professionnels qui se forment massivement à l’IA.
Le vrai péché originel, ce n’est pas l’IA elle-même, c’est d’avoir bâti tout un secteur sur la dépendance à un seul distributeur de trafic. Ce distributeur vient officiellement de changer les règles du jeu, sans prévenir personne, et sans dédommager qui que ce soit.
Reste une question amusante à se poser au comptoir : le jour où plus personne ne clique sur rien, sur quoi Google fera-t-il tourner ses propres résumés ? Sur eux-mêmes, probablement. Une belle boucle bien fermée, et nous dehors.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




