La CEDH vient de rappeler à CNews qu’une chaîne d’info n’est pas un karaoké de contre-vérités en roue libre. En validant l’avertissement de l’Arcom, la Cour européenne des droits de l’homme a surtout remis une vieille question au centre du plateau : jusqu’où va la liberté d’expression quand l’antenne laisse passer n’importe quoi sans contradiction ?
Le dossier remonte à novembre 2021, en pleine séquence pandémique, quand l’infectiologue Christian Perronne affirme à l’antenne qu’il n’existerait pas de cinquième vague de Covid-19 et que l’épidémie serait presque finie en France. À l’époque, l’Arcom estime que la chaîne du groupe Bolloré manque à son obligation d’« honnêteté » et de « rigueur » : personne ne vient vraiment contredire l’invité, alors même que les chiffres de l’OMS montrent une forte reprise des cas, et que le Conseil scientifique alerte la veille sur la situation épidémiologique. Bref, le plateau joue la carte du laisser-faire au moment où l’info devrait justement serrer les boulons. Et quand la télévision d’actualité oublie de vérifier le réel, elle finit toujours par recevoir un rappel à l’ordre.
La procédure n’a rien d’un coup de massue immédiat : la mise en demeure de l’Arcom sert d’abord d’avertissement, avant d’éventuelles sanctions si le manquement se répète. CNews, elle, saisit la CEDH en invoquant une atteinte à sa liberté d’expression. Sauf que les juges européens ne suivent pas cette ligne de défense. Pour eux, les propos tenus à l’antenne ne correspondaient manifestement pas, au vu des informations disponibles à ce moment-là, à la situation sanitaire réelle ni aux connaissances médicales du moment. Dit autrement : on n’est pas dans le débat d’idées, on est dans la diffusion d’une information erronée sans garde-fou. Et ça, la Cour ne le laisse pas passer comme une simple étourderie de fin de soirée.
Un plateau, deux mondes
Ce qui intéresse la CEDH, ce n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été laissé flotter à l’antenne. Le cœur du reproche tient à ce « défaut de maîtrise » que les magistrats pointent sans trembler : une chaîne d’information continue ne peut pas se contenter d’empiler les opinions comme on aligne des verres au comptoir. Elle a une responsabilité éditoriale, surtout sur un sujet sanitaire où la moindre approximation peut se transformer en brouillard public. La liberté d’expression, oui ; le micro ouvert sans filet, non.
Il faut aussi regarder le contexte médiatique de l’époque. En 2021, la pandémie a déjà abîmé les certitudes, saturé les écrans et installé une guerre d’interprétations permanente entre experts, polémistes et commentateurs en surchauffe. Les chaînes d’info, elles, sont prises dans une logique de flux, de tension, de séquences qui doivent tenir l’antenne. CNews, fer de lance d’un modèle fondé sur le débat permanent et la friction, pousse souvent le curseur jusqu’au bord du précipice. Là, la CEDH dit en substance : attention, quand on parle santé publique, le spectacle a ses limites. Pas très glamour, mais assez sain, en fait.
Le rappel à l’ordre, pas le couperet
La nuance juridique compte, et elle est loin d’être anodine. La Cour insiste sur le fait que l’avertissement de l’Arcom n’était pas une sanction définitive, mais un signal préalable. Le message envoyé à la chaîne n’était pas : « vous êtes condamnée », mais plutôt : « recommencez pas ce numéro ». Cette gradation change tout, parce qu’elle permet de concilier contrôle du pluralisme, protection du public et liberté éditoriale. On est dans une mécanique de régulation, pas dans une censure à la hache. Autrement dit, l’État ne bâillonne pas la chaîne ; il lui rappelle qu’un studio n’est pas une zone de non-droit.
Le point le plus piquant, c’est que cette affaire dit beaucoup plus large que son seul objet sanitaire. Elle raconte la manière dont certaines chaînes fabriquent leur autorité à coups d’invités clivants, de séquences tendues et de fausse équivalence entre expertise et opinion. À force de confondre le contradictoire avec le chaos, on finit par transformer l’antenne en machine à fantasmes. Et quand le réel revient par la fenêtre, il a rarement le sens de l’humour. Dans ce cas précis, la CEDH ne fait pas de morale : elle rappelle juste qu’un média d’info a des obligations, surtout quand le sujet touche à la santé de millions de gens.
Le vrai sujet : qui tient le volant ?
Au fond, cette décision pose une question qui dépasse largement CNews. Qui contrôle la circulation des paroles à la télévision ? L’invité star, l’animateur, la rédaction, le régulateur ? La réponse de la CEDH est assez nette : la chaîne ne peut pas se défausser sur le seul intervenant, surtout si personne en plateau ne remet les pendules à l’heure. C’est là que se joue la différence entre pluralisme et paresse éditoriale. Le premier enrichit le débat ; la seconde le flingue à petit feu. Quand l’antenne se contente d’accompagner les dérapages, elle ne débat plus : elle abdique.
Ce dossier a aussi un petit parfum de retour du réel, ce qui n’est pas si fréquent dans le paysage audiovisuel actuel. Les chaînes d’info aiment se présenter comme des arènes où tout se discute, tout se relativise, tout se met en scène. Mais la pandémie a rappelé un truc bête et brutal : il existe des moments où l’exactitude n’est pas une option décorative. La CEDH, en validant l’avertissement de l’Arcom, ne signe pas la fin du débat. Elle rappelle juste que la parole télévisée, surtout quand elle se prétend informative, ne peut pas jouer à la roulette russe avec les faits. Et ça, mine de rien, c’est déjà beaucoup.
Au bout du compte, CNews repart avec une leçon qui vaut pour tout le monde : sur un plateau, le silence peut parfois faire plus de dégâts qu’une phrase malheureuse. Voilà qui change un peu du grand théâtre habituel. Et ce n’est pas du luxe.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




