Sur France Culture, Édouard Durand ne vient pas faire du décoratif : il vient rappeler qu’en matière de violences faites aux enfants, le déni n’a rien d’une abstraction polie. Et ça, dans un pays qui adore les grands principes tant qu’ils ne dérangent personne, ça secoue un peu.
Invité de À voix nue du 15 au 19 juin sur France Culture, l’ancien président de la Ciivise s’installe dans un format qui aime les trajectoires, les bifurcations, les cicatrices aussi. L’émission de Caroline Broué, diffusée à la demande, prend le temps de remonter le fil d’une vie et d’une pensée : naissance à Troyes en 1975, hésitation initiale vers la prêtrise, entrée à l’École nationale de la magistrature en 2002, puis spécialisation comme juge des enfants. Rien de spectaculaire au sens télévisuel du terme, et pourtant tout est là : la vocation, la peur, la charge mentale, la responsabilité. On est loin du storytelling en carton, et tant mieux.
Le point de départ est limpide : Durand parle d’enfants, de justice, de protection, mais surtout de ce que la société choisit de ne pas voir. Le 8 juin, sur France Inter, il évoquait déjà la mort de Lyhanna et pointait un déni « extrêmement puissant » dans la société, selon la station. Cette phrase-là, on la garde en tête parce qu’elle dit le noyau du problème : ce n’est pas seulement l’horreur des faits, c’est l’organisation collective du regard qui coince. Le vrai scandale, c’est moins l’ignorance que l’entêtement à ne pas savoir.
Le juge et l’enfant, ou la peur comme boussole
Dans À voix nue, Durand ne se présente pas comme un héros de prétoire. Il dit avoir eu peur de ce qu’il allait découvrir en devenant juge des enfants, et cette franchise-là vaut plus que bien des discours de façade. Parce qu’on parle d’un métier où l’on entre dans l’intime, dans la violence domestique, dans les silences de famille, dans les signaux faibles que tout le monde préfère parfois ranger sous le tapis. Le magistrat le dit sans effet de manche : la fonction est « grande et grave ». Voilà. Pas besoin d’en rajouter, le réel s’en charge déjà.
Ce qui frappe, c’est la manière dont son propos refuse la posture du surplomb. Il parle d’erreurs, d’insomnies, de doutes. Autrement dit, il remet la justice à hauteur d’humain, ce qui n’est pas exactement le réflexe dominant dans les débats publics où chacun se rêve procureur de salon. Et c’est là que l’émission devient intéressante : elle ne fabrique pas une icône, elle montre un praticien qui sait que protéger un enfant suppose d’accepter l’incertitude, de prendre au sérieux la parole fragile, de ne pas attendre que le pire soit filmé en gros plan. Croire l’enfant, ici, n’est pas un mot d’ordre : c’est la première digue.
France Culture, le contrechamp utile
À l’heure où l’on consomme l’actualité comme un flux de réactions, À voix nue fait presque figure d’anomalie. Cinq entretiens, une semaine, du temps, du silence, des reprises. Pas de punchline calibrée pour le recyclage en boucle, pas de petit théâtre de l’indignation. Juste une parole qui se déplie. France Culture tient là son meilleur rôle : offrir un espace où un sujet social brûlant ne se réduit pas à une séquence de plateau. Et pour une fois, l’austérité du dispositif n’a rien d’un défaut ; elle devient l’outil même de la précision.
On pourrait croire que ce genre d’émission n’intéresse que les convaincus. Ce serait mal lire le moment. Les violences sexuelles faites aux enfants ont longtemps été traitées comme un angle mort, un sujet à la fois omniprésent et repoussé. La Ciivise, que Durand a présidée, a justement mis des mots et des chiffres sur ce qui était diffus, nié, minimisé. Son passage sur France Culture prolonge ce travail : non pas en ajoutant du pathos, mais en rappelant que la protection des mineurs n’est pas une affaire de sensibilité individuelle. C’est une architecture institutionnelle, judiciaire, sociale. Et quand elle se fissure, les dégâts ne font pas semblant.
Pas de grandiloquence, juste l’os du réel
Ce qui rend la parole de Durand si forte, c’est qu’elle ne cherche jamais à séduire. Pas de lyrisme, pas de posture de sauveur, pas de morale à deux balles. Il parle lentement, précisément, avec cette retenue qui, paradoxalement, donne plus de poids à chaque phrase. Dans un paysage médiatique saturé de bruit, ce calme-là a quelque chose de presque subversif. On n’est pas dans la démonstration de force, on est dans l’endurance. Et ça change tout.
Il y a aussi, dans ce témoignage, une forme de rappel salutaire : la justice des enfants n’est pas un sous-dossier administratif, c’est un front. Un front où l’on se trompe, où l’on répare mal, où l’on agit trop tard parfois, mais où chaque décision peut éviter un naufrage. Durand le sait, et son insistance sur la nécessité de croire la parole enfantine dit bien ce que beaucoup préfèrent contourner : l’écoute n’est pas une douceur, c’est une méthode. Quand il s’agit d’enfants, l’inaction a toujours une odeur de faute.
Alors oui, on sort de là avec moins d’illusions et plus de gravité. C’est rarement confortable, mais c’est le prix à payer quand une émission radiophonique rappelle qu’un pays se juge aussi à sa capacité à protéger les plus vulnérables. Et franchement, entre le vacarme habituel et cette parole-là, le choix est vite fait. Le reste, comme on dit, c’est du cinéma. Sauf que là, justement, on parle du réel.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




