France Culture s’attaque à François d’Assise comme on démonte une machine trop bien huilée : en cinq épisodes, Céline Laurens cherche l’homme sous le mythe, le corps sous l’icône, la voix sous la légende. Et forcément, quand on parle d’un saint né en 1181 ou 1182, mort en 1226, devenu à la fois patron des animaux, modèle de pauvreté et objet de dévotion planétaire, on marche sur un fil tendu entre l’histoire, l’hagiographie et le fantasme collectif. Le projet est d’autant plus ambitieux que François d’Assise n’est pas seulement une figure religieuse : c’est un personnage historique hyperdocumenté, comme le rappelle le médiéviste Jacques Dalarun, et une silhouette que des siècles de récits ont transformée en demi-dieu de la renonciation. Autrement dit, la série ne raconte pas un saint : elle ausculte la fabrication d’un saint.
Pour rappel, cette Grande Traversée s’appuie sur ses écrits, sur les témoignages de ses compagnons, sur l’analyse scientifique de ses os et sur les travaux d’historiens. Rien que ça. On est loin du petit podcast de confort qui se contente de dérouler une vie pieuse avec deux ou trois cloches en fond sonore. Ici, l’enjeu est plus intéressant, presque plus cinématographique que religieux : faire apparaître un corps, une époque, une trajectoire sociale. François est fils d’un riche marchand, il renie son père, croise les lépreux, choisit la pauvreté, refuse la propriété, et finit par devenir l’une des figures les plus puissantes du christianisme occidental. Le paradoxe est délicieux : plus il se dépouille, plus son image s’épaissit. La sainteté, chez lui, c’est déjà une affaire de mise en scène.
Et c’est là que le podcast devient vraiment intéressant : il ne cherche pas à flatter le mythe, il le frotte au réel jusqu’à faire craquer le vernis.
Le saint, le corps et la petite mécanique du mythe
Dans les récits populaires, François d’Assise tient en trois images : les oiseaux, les stigmates, la pauvreté radieuse. C’est commode, presque trop. Céline Laurens, elle, préfère la friction. En s’appuyant sur les sources disponibles, elle rappelle que le personnage est aussi un homme petit, chétif, sautillant, qui revient sans cesse à Assise, comme s’il ne pouvait jamais vraiment quitter le point d’origine. Ce détail n’a l’air de rien, mais il change tout : on passe d’un saint abstrait à un être de chair, de nervosité, d’obsession. On n’est plus dans la carte postale mystique, on est dans le tempérament. Et ça, pour une figure médiévale, c’est presque du cinéma-vérité.
Le premier volet, intitulé Mettre la barre haut, annonce bien la couleur : on ne va pas faire semblant que la vérité historique se laisse attraper d’un seul coup. Le podcast assume l’incertitude, les zones grises, les écarts entre les textes, les traces matérielles et les reconstructions savantes. C’est tout sauf anecdotique, parce que François d’Assise a été raconté, réécrit, instrumentalisé, simplifié à l’extrême. Entre le prédicateur radical, le fondateur d’ordre, le doux ami des bêtes et le modèle de renoncement, il y a déjà un univers entier de projections. Le podcast ne casse pas l’icône : il montre juste qu’elle a été fabriquée à plusieurs mains.
Des os, des écrits et un peu de désordre dans l’auréole
Le recours à l’analyse scientifique des os n’est pas un gadget de plus dans la boîte à outils du récit patrimonial. C’est au contraire ce qui permet de faire entrer le corps dans l’histoire, donc de sortir de la légende proprette. Quand une enquête historique accepte de passer par la matière, elle gagne en épaisseur ce qu’elle perd en confort. On comprend mieux pourquoi François d’Assise fascine encore : il est à la fois un saint de l’effacement et une figure de résistance, un homme qui fuit la possession mais finit possédé par son propre récit. Ça fait un joli bordel, et c’est précisément ce qui le rend vivant.
La série de France Culture a aussi le bon goût de ne pas faire de François un simple prétexte à édification. Elle le replace dans le Moyen Âge, dans ses tensions sociales, dans sa violence, dans ses hiérarchies, dans ses maladies, dans ses corps abîmés. La pauvreté n’y est pas une posture Instagram avant l’heure, mais une expérience radicale, presque politique. Le geste de renoncement devient alors une manière de contester l’ordre du monde, pas seulement de sauver son âme. Et là, on touche à quelque chose de plus large que l’histoire d’un homme : une manière de voir comment les figures spirituelles deviennent des machines à fantasmes collectifs. François d’Assise n’est pas seulement un saint ; c’est un récit qui n’en finit pas de se réécrire.
Pas tout à fait un portrait, plutôt une enquête à l’os
Le plus malin, dans cette Grande Traversée, c’est qu’elle accepte de ne pas livrer un « homme derrière le saint » parfaitement net, bien découpé, prêt à l’emploi. Ce serait trop simple, et donc un peu suspect. À la place, elle laisse apparaître un être contradictoire, insaisissable, traversé par des tensions qui le rendent plus intéressant que n’importe quelle version lisse. On ressort avec moins de certitudes, certes, mais avec une figure bien plus dense. Et franchement, c’est tout ce qu’on demande à une enquête historique digne de ce nom : qu’elle gratte là où ça démange.
Au fond, François d’Assise ressemble à ces grands personnages de cinéma qu’on croit connaître avant même d’avoir vraiment regardé le film. On pense tenir le rôle, et puis le détail revient, le geste dévie, la silhouette se brouille. Ici, le podcast joue ce rôle-là : il déplace le regard, il ralentit l’image, il rappelle que la sainteté aussi a ses hors-champ. Et comme souvent, c’est dans ces zones mal éclairées que l’on trouve le plus de vérité.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




