Cette semaine, la télévision a choisi de ne pas nous laisser respirer : une saison 2 néonoire, une satire qui gratte là où ça fait mal et une adaptation de manga qui transforme le Japon en champ de ruines futuriste. Autrement dit, on est loin du petit programme de fond de canapé.
Le menu a de quoi faire sourire les plateformes, toujours promptes à vendre du “contenu” comme on écoule des yaourts, sauf qu’ici il y a un peu plus de nerf que d’habitude. Sur HBO, Sugar revient avec sa saison 2 et continue de jouer la carte du polar au ralenti, avec cette atmosphère qui colle à la peau comme une chemise humide en plein mois de juin. Sur la même semaine, la rédaction du Monde pointe aussi Life, Larry and the Pursuit of Unhappiness, satire révisionniste signée Larry David et Jeff Schaffer, produite par les Obama pour HBO, ce qui suffit déjà à promettre quelques secousses. Et puis Prime Video dégaine Nippon Sangoku – Les Nations du soleil sanglant, adaptation animée d’un manga culte qui propulse le Japon au XXIIe siècle, après guerre nucléaire, catastrophes naturelles et guerres civiles. Rien que ça. On a vu des programmes d’été plus paresseux, franchement.
Le vrai point commun entre ces trois titres ? Ils prennent le présent à revers, chacun avec sa propre arme : le flegme, la mauvaise foi ou le grand récit de ruines.
Quand le polar sue à grosses gouttes
Avec Sugar, on reste dans une veine néonoire qui préfère la brume morale aux effets de manche. La série, déjà installée comme un objet un peu à part, s’offre une saison 2 qui semble pousser encore plus loin son goût du contretemps, de la lenteur calculée, du regard qui traîne sur les marges plutôt que sur l’action. Ce n’est pas le genre de fiction qui vous saute à la gorge ; elle vous observe, vous jauge, puis vous laisse mariner dans son climat de soupçon. Et en période de canicule, ça a presque quelque chose de pervers. Le plaisir, ici, vient moins du choc que de la température qui monte sans qu’on s’en rende compte.
Ce qui fait tenir Sugar, c’est cette manière de recycler les codes du détective privé sans les traiter comme un musée. On n’est pas dans la citation chic pour cinéphiles en mal de trench-coat, mais dans une réactivation du genre par l’ambiance, par la couleur, par le tempo. Le néonoir a toujours aimé les villes qui transpirent et les héros qui ne savent plus très bien s’ils avancent ou s’enfoncent ; la série s’inscrit pile dans cette tradition, avec une élégance un peu lasse qui lui va bien. Pas besoin de faire le malin quand le décor fait déjà le boulot.

Larry David, ou l’art de mettre le feu au consensus
À côté, Life, Larry and the Pursuit of Unhappiness joue une autre partition : celle de la satire qui ne demande pas pardon. Le projet réunit Larry David et Jeff Schaffer, avec les Obama à la production pour HBO, ce qui donne un assemblage assez savoureux sur le papier : un maître de l’embarras social, un complice de longue date et un vernis institutionnel qui promet, au minimum, quelques grincements. Le titre lui-même annonce la couleur : on n’est pas là pour célébrer la sagesse, mais pour ausculter l’inconfort, le ridicule, les petites lâchetés bien humaines. Larry David reste l’un des derniers grands artisans de la gêne comme moteur dramatique.
Ce qui rend ce type de série si efficace, c’est qu’elle ne cherche jamais à être aimable. Elle préfère la friction au consensus, la mauvaise foi à la morale propre sur elle, le détail mesquin à la grande leçon. Et c’est précisément pour ça qu’on y revient : parce qu’elle sait que la comédie la plus mordante naît souvent d’un désaccord minuscule, d’une phrase de trop, d’un regard qui dure une seconde de plus que prévu. Produite par les Obama, la chose a évidemment une saveur particulière, comme si la machine politique américaine s’offrait un détour par le stand-up cynique. Pas très sage, mais diablement logique.
Le manga, ce vieux moteur qui ne cale pas
Reste Nippon Sangoku – Les Nations du soleil sanglant, et là, Prime Video mise sur une autre forme de puissance : l’adaptation d’un manga culte, avec tout ce que cela suppose de fidélité, de réinvention et de fan-service plus ou moins bien dosé. L’histoire se projette au XXIIe siècle, dans un Japon dévasté par une guerre nucléaire mondiale, des catastrophes naturelles et des conflits internes qui ont morcelé l’archipel en trois royaumes ennemis, Yamato, Seii et Buo. Au centre, Aoteru Misumi, jeune fonctionnaire rural de quinze ans, se retrouve propulsé dans une quête de réunification nationale. Le pitch sent la fresque politique, le récit d’ascension et la mythologie du stratège promis à plus grand que lui. Le manga adore les destins qui commencent dans la poussière pour finir au sommet de l’Olympe.
Ce genre d’adaptation fonctionne quand elle comprend que le matériau d’origine n’est pas seulement une histoire, mais une grammaire visuelle et morale. Le défi n’est pas de “faire joli” en animation, mais de conserver la tension entre l’élan héroïque et la violence du monde. Ici, le Japon du futur n’est pas un décor gadget : c’est une machine à fantasmes politiques, un laboratoire de fragmentation où la réunification devient autant un rêve qu’un acte de force. Ce n’est pas anodin que la série arrive sur Prime Video, plateforme qui aime de plus en plus se poser en fer de lance du grand récit animé. On sent bien la stratégie : capter le public des mangas tout en élargissant le terrain de jeu. Classique, mais pas idiot.
Au fond, cette semaine télé raconte la même chose sous trois formes différentes : comment survivre à un monde qui se dérègle, comment rire de ce qui nous agace, comment tenir debout quand tout part en vrille. Le polar le fait en chuchotant, Larry David en ricanant, le manga en brandissant l’épée. Et nous, on choisit quoi ? Sans doute un peu des trois, parce qu’entre deux épisodes, il faut bien garder de quoi discuter au comptoir. La canicule passera, les bonnes séries un peu moins vite.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




