Quatre murs, trois caméras vintage et un compte à rebours qui fait suer la pop star : Alone Together ne raconte pas seulement la naissance de How I’m Feeling Now, il filme la fabrication d’un disque comme on filmerait une expérience sous pression. Et, franchement, c’est bien plus intéressant qu’un énième docu promo bien coiffé.
En mars 2020, pendant que la planète se replie sur elle-même, Charlotte Aitchison, alias Charli XCX, se retrouve coincée à Los Angeles avec quelques amis, loin des scènes, des studios et du cirque habituel du spectacle vivant. Le monde de la musique tourne au ralenti, les tournées sont à l’arrêt, et la pop, d’un coup, perd son terrain de jeu préféré : le contact direct, la sueur, le bruit, le chaos. C’est dans ce vide très concret que naît How I’m Feeling Now, album de 11 titres sorti en 2020 chez Asylum Records, sous bannière Warner, quelque part entre hyperpop et électronique expérimentale. Le documentaire de Bradley Bell et Pablo Jones-Soler saisit ce moment précis où l’ennui devient moteur, où l’isolement se transforme en atelier, où la chambre à coucher prend des airs de mini-usine créative. On n’est pas dans la mythologie du génie solitaire, mais dans le bricolage nerveux d’une artiste qui tente de faire tenir la pop debout alors que tout s’écroule autour.
Pour rappel, faire un album prend souvent au moins un an : écrire, enregistrer, mixer, penser les visuels, monter les clips, préparer la machine de guerre promotionnelle. Charli XCX, elle, se fixe un délai absurde et presque punk : sortir le disque le 15 mai 2020, soit cinq semaines à peine pour tout fabriquer. Le film capte cette accélération folle sans la maquiller. Le salon se remplit d’objets, de câbles, d’écrans, de tentatives, de ratés, de fragments. Elle achète trois caméras vintage pour documenter le processus, comme si la mémoire du confinement devait passer par une image déjà un peu abîmée, déjà un peu nostalgique. Très malin, au fond : filmer le présent avec des outils qui sentent le passé, c’est une manière de dire que la pop aussi est une affaire de couches, de retours, de recyclage. Le confinement devient ici une chambre d’écho créative, pas un simple décor de crise.
Le studio dans le salon, ou l’art du chaos bien rangé
Ce qui frappe dans Alone Together, c’est la façon dont le film refuse de sanctifier le processus. Charli XCX ne pose pas en demi-déesse inspirée tombée du ciel avec une mélodie dans la main gauche et le destin dans la droite. Elle doute, elle recommence, elle teste, elle s’agace, elle s’enthousiasme puis se ravise. Bref, elle bosse. Et ça, dans un film musical, c’est presque subversif tant on a l’habitude de voir la création réduite à une illumination propre sur elle. Ici, l’inspiration a des cernes, la méthode a des trous, et l’urgence fait office de producteur exécutif. Le film rappelle qu’un album n’est pas une révélation : c’est un chantier.
Le choix d’un cadre domestique n’a rien d’anodin. Los Angeles, ville-machine à fantasmes, se réduit à quelques pièces. Le glamour se fait discret, mais pas absent ; il se déplace. Le moindre objet devient accessoire de mise en scène, la moindre tentative de chanson ressemble à une prise de risque. On pense à ces films qui enferment leurs personnages pour mieux révéler leur mécanique intérieure, sauf qu’ici la prison est consentie, presque ludique, et que la pop star en tire une matière brute. Pas besoin de grand discours : le film montre comment l’isolement, au lieu de stériliser, peut forcer à inventer une nouvelle grammaire. Et ça, mine de rien, c’est plus excitant qu’un making-of qui se contente de dérouler le tapis rouge au produit fini.
Hyperpop sous cloche, ou la mélancolie en mode avion
Sorti en 2020, How I’m Feeling Now s’inscrit pile dans un moment où l’hyperpop commence à se faire entendre comme une esthétique de l’excès numérique, du collage, de la saturation émotionnelle. Le disque ne cherche pas le confort ; il préfère la friction, les textures abrasives, les structures qui semblent prêtes à exploser. Le documentaire, lui, accompagne cette logique sans la surligner. Il observe une artiste née en 1992 qui comprend très vite qu’elle n’a pas le luxe de la lenteur. Elle le dit elle-même, avec ce petit frisson de panique qui fait toute la saveur du projet : « J’ai aussi regardé le compte à rebours et un peu flippé, pour être honnête » (propos rapportés par Le Monde). Oui, merci, on avait deviné que faire un album en cinq semaines n’était pas exactement une cure thermale.
Mais le plus intéressant, c’est que cette panique n’écrase pas le film ; elle le dynamise. Bradley Bell et Pablo Jones-Soler ne cherchent pas à fabriquer une icône de la résilience. Ils filment une artiste en train de négocier avec son propre tempo, avec la pression de l’instant, avec l’idée même de performance. Le résultat tient autant du carnet de bord que du portrait d’époque. On y voit une pop star qui ne capitalise pas sur le confinement comme sur un slogan, mais qui en fait une contrainte productive, presque un moteur esthétique. Le film ne raconte pas une victoire contre la crise ; il montre comment la crise s’infiltre dans la musique et la tord de l’intérieur.
Une pop star sans filtre, et c’est tant mieux
Dans un paysage saturé de contenus où chaque artiste est sommé de livrer sa petite capsule d’authenticité calibrée, Alone Together a le bon goût de laisser apparaître les aspérités. Charli XCX n’y joue pas la carte de la transparence totale, ce qui serait encore une posture, mais celle d’une disponibilité au désordre. Elle expérimente, elle patauge, elle recommence. Le film trouve là sa vraie matière : non pas l’album comme objet sacré, mais l’album comme suite de décisions prises dans l’urgence, avec les moyens du bord et une bonne dose d’inconfort. On est loin de la pop lisse ; on est dans la pop qui transpire.
Et c’est précisément pour ça que le documentaire fonctionne si bien sur Arte.tv. Il ne vend pas un mythe, il documente une fabrication. Il ne fige pas Charli XCX en emblème générationnel, il la montre au travail, avec ses doutes, ses élans, ses limites. Dans une époque où l’on confond trop souvent spontanéité et stratégie, le film rappelle qu’une œuvre peut naître d’un déséquilibre, d’un délai impossible, d’une chambre transformée en atelier. Le confinement, ici, n’est ni une parenthèse poétique ni une punition morale : c’est un accélérateur de forme. Et au bout du compte, c’est peut-être ça le vrai sujet du film, bien plus que l’album lui-même. Quand tout s’arrête, la pop, elle, cherche encore comment avancer.
Alors oui, on peut regarder Alone Together comme un document sur la fabrication de How I’m Feeling Now. Mais on peut aussi y voir une petite leçon de survie artistique, sans grand discours ni posture héroïque. Juste une idée simple, presque insolente : parfois, il suffit d’un salon encombré, de trois caméras et d’un peu de panique pour faire surgir un disque qui tient debout. Pas mal pour un monde à l’arrêt, non ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




