Avec Sugar, Apple TV+ a trouvé un drôle d’animal : un polar de luxe qui cache sous son vernis rétro un extraterrestre en costume trois pièces. La saison 2 remet Colin Farrell au centre du jeu, et on va voir si la série assume enfin son délire au lieu de le faire mijoter en sourdine.
Pour rappel, la première saison avait pris un malin plaisir à brouiller les pistes. On croyait suivre un détective privé à l’ancienne, taillé pour les ruelles sales, les hôtels fatigués et les néons qui bavent sur le bitume de Los Angeles ; on découvrait en fait John Sugar, être venu d’ailleurs, envoyé sur Terre pour une mission d’exploration, puis resté coincé dans ce monde par choix autant que par obsession. Le twist avait de quoi faire lever un sourcil, voire deux, parce qu’il ne se contentait pas de dynamiter le genre : il le reconfigurait à la manière d’un scénario qui se prend pour un hommage et finit par virer à la fable existentielle. Bref, Sugar n’est pas un simple polar, c’est un film noir qui a avalé de la science-fiction sans demander la permission.
La série, portée par Colin Farrell, a aussi joué une carte très précise : celle du Los Angeles de carte postale abîmée, avec ses hôtels au charme suranné, sa Corvette vintage, ses bourgeoisies discrètement pourries et sa mise de gentleman qui sent le vieux Hollywood à plein nez. Ce n’est pas anodin. Depuis des décennies, la ville sert de machine à fantasmes pour le cinéma américain, de Chinatown à L.A. Confidential, en passant par toute une lignée d’œuvres où l’enquête sert surtout à ausculter les mensonges d’une société qui se regarde dans le miroir et n’aime pas trop ce qu’elle voit. Chez Sugar, le miroir est encore plus tordu : le héros, littéralement étranger à l’espèce humaine, observe nos rites avec une politesse presque douloureuse. Et ça, mine de rien, ça a de la gueule.
La saison 2 doit donc répondre à une question simple et vicieuse : que fait-on d’un concept quand le coup de théâtre n’a plus l’effet de surprise ?
Le twist, ce petit malin qui veut toujours la vedette
En première saison, le pari reposait sur une tension assez élégante entre deux pulsions opposées : le plaisir du feuilleton d’enquête et la promesse d’un basculement de genre. Le problème, c’est que ce genre de mécanique peut vite se gripper si l’écriture préfère l’atmosphère à la progression dramatique. On comprend pourquoi la série a divisé. D’un côté, elle cultivait un néonoir feutré, presque précieusement stylisé ; de l’autre, elle retenait trop longtemps ses cartes, comme si elle craignait de montrer son vrai visage. Résultat : certains ont vu une audace, d’autres une coquetterie. Et franchement, les deux lectures tiennent debout.
La saison 2 arrive donc avec une mission délicate : transformer le gimmick en moteur narratif. À ce stade, le plus intéressant n’est pas seulement de savoir si John Sugar va résoudre une nouvelle affaire, mais si la série va enfin faire de son identité extraterrestre autre chose qu’un simple effet de manche. Parce qu’un bon concept, au fond, c’est comme une belle voiture de collection : si on la laisse au garage, elle brille, mais elle ne raconte rien. Il faut que ça roule, sinon on reste sur du chrome et des promesses.

Los Angeles, mon amour en version cosmique
Autre valeur sûre de la série : son usage de Los Angeles comme décor mental. La ville n’est pas seulement un cadre, elle agit comme une matière dramatique. Les hôtels défraîchis, les quartiers bourgeois, les intérieurs trop propres, les voitures anciennes, les façades qui cachent des trous noirs émotionnels : tout cela compose un théâtre du faux-semblant où Sugar peut circuler sans jamais avoir l’air tout à fait à sa place. Ou plutôt si, justement. Il est à sa place parce qu’il est déjà un peu ailleurs.
Ce qui rend le personnage de Colin Farrell intéressant, c’est précisément cette contradiction. L’acteur a souvent excellé dans les figures de type abîmé, nerveux, vulnérable sous la carapace. Ici, il ajoute une couche de retenue presque déconcertante, comme si le privé portait en permanence le poids d’une mélancolie venue d’une autre planète. Ce n’est pas du grand spectacle à la mode des franchises qui hurlent leur concept à chaque plan. C’est plus discret, plus feutré, presque snob parfois, mais ça colle au projet. On est dans une série qui préfère l’élégance du doute au vacarme du grand n’importe quoi.
Le cinéma dans le rétroviseur, ou l’art de faire le malin sans trop le dire
Le goût de Sugar pour le 7e art n’est pas un simple clin d’œil décoratif. Il dit quelque chose de sa manière d’habiter le monde : en cinéphile qui regarde la réalité comme une scène rejouée, avec ses codes, ses poses, ses vieux mythes recyclés. Là encore, la série touche à une idée assez belle, même si elle peut vite devenir affectée si elle se regarde trop le nombril. Le détective privé, figure mythologique du cinéma américain, devient ici un spectateur de notre espèce. Et comme souvent dans ce genre de dispositif, le plus intéressant n’est pas le mystère, mais le regard posé sur le mystère.
Apple TV+ aime manifestement les séries qui ont de la tenue, parfois jusqu’à l’ostentation. Sugar s’inscrit pile dans cette logique : un objet qui veut conjuguer prestige, genre et bizarrerie. La saison 2 devra prouver que cette combinaison n’est pas qu’un joli emballage. Parce qu’entre un univers travaillé et une vraie nécessité dramatique, il y a parfois un gouffre. Et le gouffre, lui, ne fait pas de promo.
Reste alors une petite impatience très saine : voir si John Sugar va enfin cesser d’être seulement un mystère bien habillé pour devenir un personnage qui mord vraiment dans la série. Après tout, un détective venu de l’espace, c’est déjà pas mal. Mais un détective venu de l’espace qui nous renvoie nos propres travers en pleine figure, là, on commence à parler. Et ça, mine de rien, c’est le genre de retour qui peut valoir le détour.
Bande-annonce VF de Sugar
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




