Le dimanche midi va redevenir un petit ring très civilisé : Benjamin Duhamel prend les commandes d’une émission politique commune à France Inter et France 2, à partir du 30 août. À l’heure où la présidentielle de 2027 commence déjà à faire monter la pression, l’audiovisuel public sort l’artillerie lourde, avec le goût du débat en direct et la hantise du faux pas en prime.
La mécanique est connue, mais elle change de braquet. France Inter, première radio de France par ses audiences, et France 2, vaisseau amiral du service public télévisé, s’alignent pour une case dominicale de 40 minutes, diffusée à 13 h 20, juste après les journaux de 13 heures des deux antennes. Le choix n’a rien d’anodin : il s’agit de fabriquer un rendez-vous qui pèse, au moment même où les rédactions publiques réorganisent leurs grilles en vue d’une année politique qui s’annonce chargée comme un panier de linge sale. Philippe Corbé, directeur de l’information de France Télévisions, a expliqué à l’AFP que l’idée était de créer une émission commune entre « les deux grandes maisons de l’audiovisuel public » afin d’offrir un débat de qualité dans la campagne à venir. Céline Pigalle, directrice de France Inter, a pour sa part insisté sur la nécessité d’additionner les forces pour donner davantage de portée à ce rendez-vous. Dit autrement : faire bloc, avant que la campagne ne se transforme en foire d’empoigne. Le service public ne veut pas seulement couvrir la présidentielle, il veut la cadrer.
Benjamin Duhamel, 32 ans, n’est pas un inconnu tombé du ciel sur le plateau. Passé par BFM-TV, il a pris depuis la rentrée 2025 les interviews de 7 h 50 et 8 h 20 sur France Inter, ce qui en fait déjà l’une des voix les plus exposées du matin radio. Il a aussi goûté aux soirées électorales de France 2 lors des municipales de mars. Autrement dit, on ne lui confie pas ce créneau pour décorer le décor ou meubler entre deux jingles. On lui confie une fonction d’interface : faire circuler la parole politique entre radio et télévision, entre l’instantané et le temps long, entre le commentaire et l’entretien. Et ça, dans le service public, c’est presque un rôle de passeur de flambeau. Le dimanche, Duhamel ne fera pas de la figuration : il doit tenir la barre.
Un duo d’antennes, une seule obsession : peser dans la campagne
En réalité, cette émission dit autant de chose sur la stratégie des chaînes que sur le journaliste lui-même. Philippe Corbé et Céline Pigalle ont pris leurs fonctions respectivement en février et en mars, et ils signent là leurs premières grandes grilles de rentrée en vue d’une séquence présidentielle où chaque minute d’antenne compte. Le contexte n’a rien d’une formalité : en 2022, la guerre en Ukraine avait bousculé le tempo de la campagne, écrasant une partie des débats sous l’urgence internationale. Cette fois, France Inter et France 2 veulent remettre au centre les sujets qui fâchent et qui durent, du réchauffement climatique à la situation géopolitique européenne. Le message est clair : on ne va pas laisser la campagne se réduire à un concours de petites phrases. Enfin, pas trop, si tout va bien.
Ce choix de codiffusion relève aussi d’une logique très contemporaine du service public, qui cherche à mutualiser ses forces sans perdre son identité. La radio apporte l’intimité, la télévision la visibilité, et l’ensemble fabrique un objet hybride, à mi-chemin entre l’interview de fond et le rendez-vous de masse. Ce n’est pas un hasard si l’horaire choisi s’inscrit dans la continuité des journaux de la mi-journée : on capte le public déjà installé, on prolonge l’attention, on tente de transformer l’information chaude en conversation politique structurée. Le pari, c’est de faire de la politique un programme, pas un bruit de fond.
Le fantôme de l’« Heure de vérité » rôde encore
Autre valeur de ce dispositif : il réactive une vieille mythologie télévisuelle. France Télévisions réfléchit, selon des sources internes, à relancer L’Heure de vérité, émission politique emblématique des années 1980 et 1990, inventée et animée par François-Henri de Virieu. Rien que le nom suffit à faire remonter tout un imaginaire de face-à-face solennel, de costume trop large et de questions qui ne laissaient pas beaucoup d’issues de secours. Dans une époque saturée de formats courts, de séquences virales et de micro-clashs calibrés pour les réseaux, le retour de ce type d’émission aurait presque quelque chose de punk. Ou de très snob, selon l’humeur. Mais le fond est là : le service public cherche des formes où le politique redevient un objet de télévision à part entière, avec du temps, de la tenue et un minimum de respiration.
Il y a aussi, derrière cette relance des grands formats, une question de crédibilité. Début juin, l’Arcom a mis en demeure Radio France pour une sous-représentation du Rassemblement national en journée entre janvier et fin mars, tandis que le groupe public parlait d’une erreur technique. Céline Pigalle a promis le respect strict des obligations de pluralisme. On comprend pourquoi la maison veut verrouiller le cadre : dans une séquence électorale, la moindre faille de comptage devient une affaire d’État miniature. Le pluralisme n’est pas un slogan, c’est un sport de combat administratif. Et quand l’horloge de la présidentielle se met à tourner, chaque seconde d’antenne devient politique.
Le direct comme test de résistance
Ce nouveau rendez-vous dominical a donc tout d’un test. Test de cohérence éditoriale, d’abord, pour deux antennes publiques qui veulent parler d’une seule voix sans se confondre. Test de crédibilité, ensuite, pour Benjamin Duhamel, qui passe du statut de journaliste déjà installé à celui d’incarnation d’un dispositif plus large. Test, enfin, pour un audiovisuel public sommé d’être à la fois pluraliste, audible et utile, ce qui n’est pas exactement une promenade de santé. Le direct, lui, ne pardonne rien : il révèle les angles morts, les hésitations, les automatismes. Il est le meilleur des juges et le pire des bourreaux.
On peut y voir une tentative de remettre un peu de gravité dans un espace public saturé de bavardage. On peut aussi y lire une manière très française de croire qu’un bon entretien dominical peut encore remettre de l’ordre dans le chaos politique. Peut-être. En tout cas, à l’approche de 2027, France Inter et France 2 jouent une carte simple mais pas si naïve : celle du rendez-vous qui compte, du visage qui s’imprime, de la parole qui dure plus que quinze secondes. Le dimanche, désormais, ne sera plus seulement le jour du rôti et des regrets. Ce sera aussi celui où l’on verra si le service public sait encore faire monter la température sans faire sauter les plombs.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




