Dolly Parton a quitté la scène à 80 ans, après sept décennies à transformer chaque apparition en numéro de charme et de survie. Au cinéma aussi, la reine du country n’a jamais fait de la figuration : elle a imposé une star image qui parle d’elle autant que de ses personnages.
On pourrait se contenter de la ranger dans la case “chanteuse devenue actrice”, ce tiroir un peu paresseux où l’on fourre les vedettes qui ont tenté l’écran entre deux tournées. Sauf que chez Parton, ça ne marche pas. Entre ses 50 albums, ses passages télé, ses films de Noël et ses rôles de cinéma, elle a construit un vrai territoire de jeu : le glamour comme armure, la répartie comme scalpel, l’empathie comme moteur. Et ça, Hollywood adore quand ça lui tombe dessus, même si le système a longtemps sous-estimé ce genre de présence. En 1980, quand 9 to 5 explose, le film dépasse les 100 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget modeste, et Dolly ne se contente pas d’y poser sa frange et son accent : elle y trouve son premier grand rôle, celui qui fixe durablement sa légende. Chez elle, la performance n’efface jamais la personne ; elle la prolonge.
Le classement qui suit n’a rien d’un panthéon officiel, et tant mieux. Il dit surtout une chose : Dolly Parton a traversé le cinéma comme elle a traversé la musique, en refusant de choisir entre le kitsch, le cœur et la malice. Et quand une star sait faire ça, on n’est plus dans la simple filmographie, on est dans une petite mythologie pop.
Le bureau, les talons et la guerre froide en open space
1. 9 to 5 (1980)
Pour rappel, c’est le long métrage qui a transformé Dolly Parton en actrice de premier plan. Dans cette comédie signée Colin Higgins, elle partage l’affiche avec Jane Fonda et Lily Tomlin, et le trio fonctionne comme une machine de guerre comique. Le film attaque le sexisme ordinaire du monde du travail avec une cruauté légère en apparence, mais une vraie charge politique en sous-texte. On est en pleine fin des années 1970, à un moment où Hollywood commence à sentir que le public féminin peut faire basculer le box-office sans demander la permission à personne. Le film devient un phénomène, et la chanson-titre, écrite et interprétée par Parton, grimpe jusqu’au sommet du Billboard Hot 100. Pas mal pour une “débutante”, hein ?
Ce qui frappe encore, c’est la justesse de Dolly. Elle ne joue pas la caricature de la secrétaire sexy, elle la retourne. Doralee Rhodes pourrait n’être qu’un cliché ambulant ; elle devient une figure de résistance joyeuse, brillante, jamais dupe. Et c’est là que Parton est grande : elle comprend que le rire peut être une arme, pas juste une décoration. 9 to 5 n’est pas seulement son meilleur film, c’est la preuve qu’elle pouvait tenir tête à n’importe quel mastodonte hollywoodien sans jamais perdre sa lumière.
Le saloon, le scandale et la chanson qui n’a pas pris une ride
2. The Best Little Whorehouse in Texas (1982)
Deux ans plus tard, Dolly retrouve un terrain de jeu à sa mesure dans cette adaptation du musical de Broadway réalisé par Colin Higgins. Face à Burt Reynolds, elle incarne Miss Mona, patronne d’un bordel texan que la morale publique tente de faire tomber. Le film a tout du cocktail très américain : du sexe, de la musique, du vernis conservateur et une bonne dose d’hypocrisie sociale. À sa sortie, il s’impose aussi au box-office américain, au point de chiper la première place à E.T. l’extra-terrestre pendant plusieurs semaines. Rien que ça. Le genre de petit coup de coude qui rappelle que le public adore qu’on lui raconte des histoires de bonne conduite en le laissant regarder l’envers du décor.
La chimie entre Parton et Burt Reynolds alimente alors toutes les rumeurs, ce qui en dit long sur leur capacité à faire croire à une tension érotique sans jamais forcer la machine. Dolly, elle, y glisse une élégance insolente, une autorité douce, une manière de tenir l’espace qui fait oublier le décor. Et quand elle reprend I Will Always Love You dans le film, on comprend qu’elle sait convertir sa propre discographie en matière dramatique. Le film est un numéro d’équilibriste : un peu farce, un peu satire, beaucoup de Dolly, donc forcément plus solide qu’il n’en a l’air.
Les mouchoirs sortent, Dolly entre en scène
3. Steel Magnolias (1989)
Adapté de la pièce de Robert Harling, ce drame choral signé Herbert Ross est le genre de film qu’on regarde en se disant qu’on va tenir, puis qu’on finit en ruine sentimentale. Avec Sally Field, Julia Roberts, Daryl Hannah, Shirley MacLaine et Olympia Dukakis, Dolly Parton compose un ensemble d’une précision redoutable. Elle n’est pas la plus démonstrative du groupe, mais elle est l’une des plus essentielles : le personnage de Truvy donne au film son ancrage humain, son mélange de tendresse, de répartie et de solidarité féminine. Le budget reste modeste, la fabrication très classique, mais l’impact culturel, lui, est immense. Voilà ce qui arrive quand un film sait exactement où il veut vous planter le couteau.
Dans Steel Magnolias, Parton joue presque contre son image de diva. Elle n’est pas là pour briller au sens vulgaire du terme ; elle est là pour tenir la boutique, pour faire circuler la parole, pour faire exister les autres. C’est malin, et très révélateur. Dolly comprend que la vraie puissance d’une star ne consiste pas toujours à occuper le centre du cadre. Parfois, il suffit d’être le point d’équilibre. Et quand le film finit par vous arracher le cœur, c’est aussi parce qu’elle a pris le temps de vous le rendre avant.
Le western à talons et la morale qui déraille
4. Straight Talk (1992)
Dans cette comédie romantique réalisée par Barnet Kellman, Dolly Parton incarne une prof de danse de l’Arkansas qui débarque à Chicago et se retrouve propulsée animatrice de radio par accident. Le pitch pourrait sonner comme un téléfilm du samedi soir, mais le film tient surtout grâce à la personnalité de Parton, qui transforme chaque scène en prolongement de sa propre intelligence de scène. James Woods, Griffin Dunne et Michael Madsen l’entourent, mais c’est bien elle qui donne au film sa colonne vertébrale. On est au début des années 1990, à un moment où les comédies romantiques cherchent encore leur ton entre la screwball modernisée et le feel-good industriel. Straight Talk choisit la voie la plus simple : la sincérité, sans honte.
Ce qui le rend précieux, c’est aussi sa dimension presque méta. Dolly y joue une femme qu’on prend d’abord pour une imposture, avant de découvrir qu’elle dit des choses justes parce qu’elle sait écouter. Difficile de ne pas y voir un autoportrait déguisé. La chanteuse a toujours eu ce talent-là : parler au plus grand nombre sans se dissoudre dans le consensus. Et le film glisse, au passage, une note étonnamment en avance sur son temps dans sa manière d’accueillir la diversité de genre, ce qui confirme que Parton n’a jamais eu besoin d’attendre que l’époque la rattrape. Elle la devançait déjà, avec un sourire en coin et un brushing impeccable.
La comédie gospel qui part en vrille, et c’est tant mieux
5. Joyful Noise (2012)
On termine avec le titre le plus bancal et, paradoxalement, l’un des plus réjouissants. Réalisé par Todd Graff, Joyful Noise réunit Dolly Parton, Queen Latifah, Keke Palmer et Jeremy Jordan dans une comédie musicale gospel où deux femmes doivent sauver leur chorale et, avec elle, une petite communauté de Géorgie. Le film n’a pas la réputation la plus reluisante du lot, et alors ? Il assume une forme de camp involontaire qui lui donne un charme très particulier. Parton y écrit aussi une douzaine de chansons, et la bande originale s’offre la première place du classement Billboard des albums de musiques de film. On est loin de la perfection académique, mais on est très près du plaisir brut.
Ce qui fait tenir Joyful Noise, c’est précisément ce que les œuvres trop sages ratent souvent : la folie douce, le décalage, la conviction que le spectacle peut encore être un refuge populaire. Dolly y apparaît moins souvent qu’on pourrait l’espérer, mais chaque entrée en scène relance la machine. Elle n’a jamais eu besoin d’en faire des caisses pour dominer un plan ; elle sait juste où poser sa voix, son regard, sa petite ironie. Le film est un peu foutraque, oui, mais avec Dolly au milieu, le chaos prend des airs de bénédiction.
Au fond, cette liste raconte moins cinq films qu’une manière d’habiter Hollywood sans se faire avaler par lui. Parton y traverse la comédie, le drame, le musical et le mélodrame avec la même idée fixe : rester elle-même, mais en mieux cadrée. Et ça, dans une industrie qui adore lisser les aspérités avant de vendre la marchandise, c’est presque un acte de sabotage élégant. La vraie question, maintenant, c’est simple : qui d’autre pouvait transformer un accent, une perruque et une chanson en arme de cinéma ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




