Belkis Bayrak n’a pas choisi la voie du confort : avec A Brighter Word Than Bright, la cinéaste turque s’attaque à ce que le cinéma aime souvent contourner à coups de métaphores élégantes – le suicide, le deuil, la survie, et tout ce qui reste quand le récit s’effondre. Présenté cette semaine au Transilvania Pitch Stop, le projet arrive avec la promesse d’un film qui ne cherche pas à consoler son public. Tant mieux : on a déjà assez de long-métrages qui prennent la douleur pour un décor.
Pour rappel, Bayrak n’est pas une inconnue sortie d’un chapeau de festival. Son premier film, Gülizar, avait fait sa première mondiale à Toronto, dans la section Discovery, avant de passer par la compétition New Directors de San Sebastián. Deux vitrines qui, dans le circuit international, servent souvent de sas d’entrée pour les cinéastes qu’on veut suivre de près – ceux dont on sent qu’ils ne viennent pas seulement cocher la case “nouvelle voix”, mais déplacer un peu la ligne.
Le contexte, lui, est tout sauf anodin. Le cinéma turc circule depuis des années entre deux pôles : d’un côté, une industrie locale solide, capable de produire des succès populaires ; de l’autre, une génération d’auteurs qui passe par les festivals pour exister hors de ses frontières. Dans ce paysage, les forums de coproduction comme le Transilvania Pitch Stop jouent un rôle de fer de lance : ils transforment un projet encore abstrait en objet négociable, finançable, exportable. C’est le nerf de la guerre, et ça négocie sévère en coulisses.
Le vrai sujet, ici, ce n’est pas seulement un film en préparation : c’est la manière dont Bayrak entend filmer la fracture intime sans la transformer en petit théâtre de la souffrance.
Quand le titre fait déjà le boulot du couperet
En apparence, A Brighter Word Than Bright sonne comme une formule presque trop lumineuse pour un récit de deuil. Sauf que ce genre de titre, justement, agit comme un piège doux : il promet l’éclat et installe la fissure. On est dans cette zone où le langage lui-même devient suspect – un mot plus lumineux que “bright”, donc un mot qui ment peut-être, ou qui essaie de survivre à ce qu’il nomme. Pas mal pour un film qui, d’après sa présentation, explore les vies brisées par le suicide.
Ce n’est pas un simple sujet “fort”. C’est un sujet qui exige une mise en scène à la hauteur, sinon on tombe dans le pathos de catalogue. Et Bayrak, à en juger par l’itinéraire de Gülizar, semble préférer les zones de tension aux grandes déclarations. Le film ne vend pas une catharsis. Il cherche plutôt la bonne distance – celle qui permet de regarder la plaie sans en faire un argument marketing. Oui, ça change tout.
Transylvanie, pitch et petits arrangements avec le réel
Le passage par le Transilvania Pitch Stop dit déjà beaucoup du projet. Ce forum de coproduction, adossé au Transilvania International Film Festival, n’est pas un simple salon de rencontres où l’on serre des mains en espérant tomber sur le bon producteur. C’est un lieu où les films se dessinent à coups de promesses de financement, de partenaires internationaux et de stratégies de circulation. En clair : avant même le tournage, le film doit déjà prouver qu’il peut exister dans l’économie du cinéma mondial.
Dans ce contexte, le second long-métrage d’une réalisatrice comme Bayrak devient plus qu’un projet artistique ; c’est aussi un test de confiance. Après un premier film repéré dans deux grands festivals, elle entre dans cette zone délicate où l’on attend d’elle qu’elle confirme, qu’elle élargisse, qu’elle tienne la route. Le problème, évidemment, c’est que le système adore les jeunes auteurs tant qu’ils restent lisibles. Dès qu’ils commencent à gratter là où ça fait mal, tout le monde se crispe. Classique.
Après Gülizar, la mue sans costume
Il y a toujours un petit piège biographique avec les cinéastes repérés tôt : on veut leur coller un “style” avant même qu’ils aient eu le temps d’en fabriquer un. Bayrak, elle, semble justement travailler contre cette réduction. Gülizar avait déjà installé une attention au corps, au silence, aux rapports de force invisibles. A Brighter Word Than Bright prolonge cette obsession, mais en la déplaçant vers un terrain plus frontal : la perte, la survie, la reconstruction après l’irréparable.
On peut y lire une forme de continuité, mais aussi une prise de risque. Parce que filmer le deuil, ce n’est pas filmer la tristesse. C’est filmer ce qui reste quand la tristesse a cessé d’être spectaculaire. Et ça, au cinéma, demande autre chose qu’une jolie lumière et deux plans de nuque. Il faut du nerf, du cadre, du temps. Bref, il faut un film qui tienne debout sans faire le malin.
Si Bayrak réussit son coup, elle ne fera pas “un film sur le suicide” : elle fera un film sur ce que le cinéma peut encore attraper quand la vie a déjà tout cassé.
Le festival comme salle d’attente du monde
Le parcours de Bayrak rappelle aussi une vérité un peu sèche, mais utile : aujourd’hui, pour beaucoup de cinéastes, le festival n’est plus seulement une vitrine, c’est une salle d’attente du monde. Toronto, San Sebastián, Cluj – chaque étape sert à fabriquer une légitimité, à ouvrir des portes, à rassurer des financiers, à attirer des coproducteurs. Le cinéma d’auteur contemporain avance souvent comme ça, entre désir pur et feuille de calcul. Pas très romantique, mais diablement concret.
Et c’est précisément là que A Brighter Word Than Bright intrigue. Parce que le projet semble vouloir résister à la logique du résumé facile. Il ne s’annonce pas comme un drame à message, ni comme un objet “prestigieux” calibré pour l’export. Il se place plutôt du côté des récits qui refusent la simplification, ceux où le traumatisme n’est pas un ressort dramatique mais une matière, lourde, instable, presque ingérable. Le genre de matière qui fait trembler les producteurs et saliver les programmateurs. Parfois dans le même mouvement, d’ailleurs.
Reste la question qui fâche, ou qui excite, selon l’humeur : comment traduire tout ça en cinéma sans tomber dans la pose ? C’est là que se joue le match. Et comme souvent, le plus dur n’est pas d’avoir un bon sujet – c’est de ne pas le tuer en route. Le film n’existe pas encore, mais il a déjà l’air de vouloir dire merde aux évidences.
Belkis Bayrak, très sérieuse sur la photo, probablement en train de négocier le droit de ne pas faire un film “inspirant”.
Au fond, on attend moins de savoir si A Brighter Word Than Bright sera “beau” que de voir s’il aura le cran d’être inconfortable. Et ça, dans un système qui adore lisser les angles avant même le premier clap, c’est déjà presque un acte de résistance. Ou un très bon moyen de se faire des ennemis. Ce qui, parfois, revient au même.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




