On avait senti venir le gadin, mais pas forcément avec cette élégance-là : Supergirl vient de transformer son lancement bancal en petite catastrophe industrielle pour Warner Bros. et DC. Le film de Craig Gillespie, porté par Milly Alcock, s’offre un deuxième week-end qui ressemble moins à un maintien qu’à une chute libre, et rappelle au passage une vérité que les studios aiment oublier dès qu’ils empilent les capes et les effets numériques : le public ne signe plus un chèque en blanc aux super-héros.
Pour rappel, le long métrage avait déjà démarré mollement avec 37,1 millions de dollars aux États-Unis, avant de s’écrouler de 74 % lors de son deuxième week-end, à 9,6 millions domestiques selon les chiffres relayés par Slashfilm et Ryan Scott. À l’international, le tableau n’a rien de plus ragoûtant : 9,4 millions supplémentaires, pour un total mondial de 100,5 millions. Quand on sait que le budget de production est annoncé à 170 millions de dollars, sans même commencer à compter le marketing, on comprend vite que la fameuse poule aux œufs d’or a pris un sérieux coup de bec. À ce rythme, le film ne vise plus le succès, il vise l’amortissement de ses dégâts.
Le contexte, lui, est assez cruel pour DC Studios. James Gunn et Peter Safran tentent de relancer un univers partagé après des années de zigzags, de reboots à demi assumés et de promesses de table rase qui sentent toujours un peu la peinture fraîche. En 2025, Superman avait tout de même signé 618 millions de dollars dans le monde, ce qui laissait espérer un socle commercial plus solide pour la nouvelle ère. Sauf que Supergirl arrive dans un marché saturé, avec une concurrence frontale de mastodontes familiaux comme Toy Story 5 et un public qui trie désormais les sorties de super-héros comme on trie les mails de promo. Le péché originel, ici, c’est peut-être d’avoir cru qu’un logo DC suffisait encore à ouvrir les vannes.
Une héroïne, un budget, et le mur
Le film suit Kara Zor-El, alias Supergirl, dans une odyssée de vengeance et de justice qui l’embarque aux côtés d’un compagnon improbable, face au méchant Krem, incarné par Matthias Schoenaerts. Jason Momoa, lui, passe du côté du chaos en Lobo, ce qui est plutôt une bonne idée sur le papier, parce qu’on aime toujours voir un ancien Aquaman venir mettre un peu de sable dans les rouages. Mais le problème n’est pas tant le casting que l’équation économique : un blockbuster de 170 millions doit faire bien plus que survivre à son deuxième week-end. Il doit respirer, courir, et idéalement rapporter. Là, il tousse.
Craig Gillespie n’est pas un inconnu des récits de chute et de personnage cabossé ; on l’a vu manier le vernis pop et la mécanique du portrait avec Dumb Money, et il sait filmer des figures prises dans un système qui les dépasse. Ici, la lecture méta saute presque aux yeux : Supergirl parle d’une héroïne en quête de place, alors que le film lui-même cherche désespérément la sienne dans un paysage où la suprématie des franchises n’est plus un acquis. Le long métrage voulait installer une nouvelle figure de proue ; il se retrouve surtout à illustrer la fragilité du modèle.

Le royaume des capes a perdu sa couronne
On a beaucoup vendu, pendant quinze ans, l’idée que les films de super-héros étaient des machines infaillibles. En réalité, cette époque-là s’est déjà fissurée depuis un moment. Shazam! Fury of the Gods avait plafonné à 134 millions de dollars dans le monde pour 125 millions de budget, The Marvels avait terminé à 206 millions, et Fantastic Four version 2015 s’était déjà fait une réputation de désastre commercial avec 168 millions mondiaux. Supergirl, elle, se dirige vers une zone encore plus embarrassante, avec un total qui pourrait ne même pas franchir les 200 millions. Pas glorieux, hein.
Ce qui rend l’affaire plus intéressante que le simple comptage des billets, c’est la bascule historique qu’elle confirme. Le genre n’est pas mort, bien sûr, mais il n’a plus le pouvoir hypnotique qu’il possédait à l’ère des débuts du MCU et des grands croisements événementiels. Désormais, seuls quelques demi-dieux tiennent encore la baraque, de Spider-Man à Batman. Le reste avance en terrain miné, avec des attentes plus basses, des arbitrages plus sévères et un public moins docile. Le super-héros n’est plus une promesse de triomphe ; c’est un pari, et parfois un très mauvais pari.
Warner, DC et la gueule de bois
Le plus piquant, c’est que ce revers ne concerne pas seulement un film, mais tout un chantier industriel. DC Studios a besoin de succès pour crédibiliser sa nouvelle architecture, et voilà que Supergirl devient un contre-exemple qui fait tache. Les prochains titres, Clayface et Man of Tomorrow, vont forcément se retrouver sous pression. On n’est plus dans l’enthousiasme du lancement, on est dans le calcul des pertes et le stress des tableurs, ce grand cinéma-là que personne n’affiche sur les affiches.
Reste une ironie bien hollywoodienne : plus un studio veut bâtir un univers, plus il dépend d’un premier maillon solide. Ici, le maillon a lâché. Et quand il lâche avec un budget pareil, ça fait un bruit sec. Supergirl n’a pas seulement raté son envol, elle rappelle à toute l’industrie qu’un costume ne remplace jamais un désir de salle.
Alors, la vraie question n’est peut-être pas de savoir si le film peut encore limiter la casse. C’est plutôt de voir combien de temps Hollywood continuera de confondre familiarité et désir. Et ça, franchement, on en reparle dès que le prochain mastodonte se prend à son tour les pieds dans la cape.
Bande-annonce VF de Supergirl
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




