La fantasy adore les mondes trop vastes pour tenir sagement dans deux heures de projection. Et quand le cinéma serre le cadre, la série, elle, ouvre les portes, allume les couloirs et laisse enfin respirer les monstres, les royaumes et les menteurs magnifiques.
Il y a une raison très simple à ce vieux débat entre grand écran et petit écran : la fantasy n’est pas seulement une affaire d’intrigue, c’est une affaire d’architecture. Depuis les années 2010, la télévision de prestige a d’ailleurs pris une longueur d’avance sur le cinéma pour installer des univers, des règles, des castes, des créatures et des mythologies qui demandent du temps. On l’a vu avec les franchises qui ont migré vers le streaming, avec les sagas qui se prolongent en séries, avec les studios qui comprennent enfin que certaines idées ne sont pas faites pour être compressées comme un fichier trop lourd. La fantasy, surtout, fonctionne à la durée, à la répétition, au rituel. Elle aime les retours, les détours, les épisodes qui s’ouvrent comme des portes dérobées. Bref, quand le monde est plus intéressant que le résumé, la série a souvent le dernier mot.
Et c’est précisément ce que rappelle la sélection proposée par Witney Seibold pour Slashfilm : cinq longs métrages de fantasy qui, chacun à leur manière, auraient tout d’une série idéale. Pas parce qu’ils seraient “trop longs” au sens paresseux du terme, mais parce qu’ils contiennent déjà, en germe, des saisons entières de sous-intrigues, de factions, de légendes et de personnages secondaires qu’on voudrait suivre jusqu’au bout de la nuit. On n’est pas face à des films à étirer, mais à des mondes à habiter.
Le royaume de Miyazaki, ou la fin du “trop court pour être vrai”
Dans Nausicaä de la vallée du vent (Nausicaä of the Valley of the Wind, 1984), Hayao Miyazaki adapte son propre manga et pose d’emblée un décor qui dépasse le simple cadre du film d’animation. L’action se situe mille ans après un effondrement nucléaire, dans un monde ravagé par la “Mer de la Corruption” et peuplé de créatures géantes, les Ohms. Le film dure 117 minutes, ce qui est déjà généreux, mais on sent immédiatement que l’univers, lui, n’a aucune envie de s’arrêter là. C’est même l’un des grands tours de force de Miyazaki : faire tenir une civilisation entière dans un récit qui n’en effleure que la surface.
Une série permettrait de déplier ce que le film ne fait qu’indiquer : les rapports entre royaumes, la logique écologique du monde, les croyances, les usages militaires, les zones interdites, les communautés périphériques. Et puis il y a Nausicaä elle-même, héroïne de curiosité et de compassion, bien plus proche d’une figure de transmission que d’une simple élue. En série, elle deviendrait moins un symbole qu’un point d’ancrage, une présence récurrente au milieu d’un monde en ruine qui continue pourtant de battre. Chez Miyazaki, le décor n’est jamais du décor : c’est déjà le drame.
Baron, baratin et beaux jours perdus
Avec Les Aventures du baron de Munchausen (The Adventures of Baron Munchausen, 1988), Terry Gilliam signe un film qui ressemble déjà à une série qui aurait pris feu dans un théâtre baroque. John Neville y incarne un baron vieillissant, rattrapé par la mort, qui se souvient de sa gloire passée et de sa bande de compagnons aux pouvoirs extravagants. Le film, somptueux et mélancolique, ne montre pourtant qu’une fraction de cette époque héroïque. On devine sans effort que le vrai plaisir serait ailleurs : dans les missions absurdes, les voyages impossibles, les exploits grotesques, les rivalités d’ego et les retours de flamme d’un groupe de demi-dieux fatigués.
En format sériel, le baron pourrait redevenir ce qu’il promet d’être : un conteur en roue libre, un aventurier dont les souvenirs se contredisent, un grand mythomane qui transforme chaque épisode en séance de bluff. On aurait enfin le temps de voir Adolphus, Berthold, Albrecht et Gustavus en action, pas seulement comme des silhouettes de légende mais comme une petite armée de bras cassés sublimes. Et franchement, qui refuserait ça ? Gilliam a filmé la fin d’une épopée ; la série permettrait d’en montrer la gueule de bois.
Midian appelle, et la télé répondrait enfin
Adapté du roman Cabal de Clive Barker, Nightbreed (Les Créatures de la nuit, 1990) est l’exemple parfait du film dont la mythologie déborde de partout. Boone, son héros, découvre l’existence de Midian, cité souterraine où vivent des monstres plus ou moins bienveillants, plus ou moins monstrueux, plus ou moins perdus. À côté de ça, son psy est un tueur en série, ce qui, dans une fiction de Barker, passe presque pour une formalité. Le film a connu plusieurs montages, une réception chaotique et une vie prolongée dans les comics et les développements avortés. Autant dire qu’il a déjà le profil d’un univers étendu avant l’heure.
Ce qui ferait la force d’une série Nightbreed, ce n’est pas seulement la galerie de créatures, mais la possibilité de donner à Midian une vraie densité politique et affective. Qui y vit ? Qui y règne ? Qui protège qui ? Qui veut fuir, qui veut rester, qui veut renverser l’ordre des choses ? Barker a toujours aimé les marges, les corps mutés, les désirs qui débordent les catégories. En épisodes, tout cela prendrait une ampleur autrement plus troublante. La monstruosité, ici, n’est pas un effet spécial : c’est une société.
Les sorcières, les mômes et le sale petit plaisir du feuilleton
Dans Les Sorcières (The Witches, 1990), Nicolas Roeg adapte Roald Dahl avec un sens du malaise qui ferait presque passer le film pour une fable pour enfants un peu trop bien coiffée. Le principe est simple et délicieux : des sorcières se cachent parmi les humains, détestent les enfants et préparent un plan pour les transformer en souris. Le film fonctionne parce qu’il prend au sérieux le cauchemar enfantin, sans jamais le lisser. Et il y a là de quoi bâtir une série entière, soit du côté des enfants qui traquent les sorcières, soit du côté des sorcières elles-mêmes, avec leurs codes, leurs hiérarchies et leurs petites manies de prédateurs mondains.
Le matériau Dahl appelle naturellement le feuilleton : c’est un monde de règles secrètes, de menaces diffuses et de révélations en cascade. La version de Robert Zemeckis sortie en 2020 a rappelé que l’histoire continue de fasciner, mais aussi qu’elle demande une vraie respiration pour ne pas se réduire à un simple concept. En série, on pourrait enfin explorer le quotidien de cette guerre larvée entre l’enfance et le masque social, entre la peur et la farce noire. Les sorcières adorent se cacher ; la série, elle, adore les démasquer lentement.
Le grand mensonge de Big Fish, enfin étiré comme il faut
Avec Big Fish (2003), Tim Burton signe peut-être son film le plus tendre sur la fabrique du mythe personnel. Edward Bloom, raconté jeune par Ewan McGregor puis vieux par Albert Finney, passe sa vie à raconter des aventures invérifiables à son fils Will, qui n’en peut plus de cette mythologie ambulante. Le film, adapté du roman de Daniel Wallace, avance par blocs, par souvenirs, par digressions, avec une logique presque d’anthologie. On y croise des sorcières, des loups-garous, un cirque, des amours impossibles, des numéros de charme et de fuite. C’est du Burton en mode conteur de comptoir, et c’est précisément pour ça qu’une série lui irait comme un gant.
Le format sériel permettrait de faire de chaque histoire d’Edward un épisode autonome, encadré par ses récits au coin du feu, au bar du coin ou dans n’importe quel lieu où un homme peut encore gonfler sa légende sans se faire interrompre par la réalité. Le plus beau, c’est qu’on n’aurait pas besoin de choisir entre vérité et mensonge : la série pourrait jouer avec les contradictions, les répétitions, les embellissements. Après tout, Edward est un personnage qui contient plusieurs versions de lui-même, et c’est bien ce qui le rend si attachant. La vérité, chez Burton, n’est jamais sèche : elle a toujours un peu de paillettes et de boue sur les chaussures.
Au fond, la sélection de Slashfilm dit quelque chose de très juste sur l’évolution des récits fantastiques : le cinéma a longtemps été le lieu du choc visuel, mais la série est devenue celui de l’habitation. On ne regarde plus seulement un monde, on y prend ses quartiers. Et dans le cas de Nausicaä, Munchausen, Nightbreed, The Witches ou Big Fish, on sent bien que la vraie frustration n’est pas de n’avoir qu’un film. C’est d’avoir un monde qui déborde déjà du cadre. Alors, la prochaine fois qu’un studio parlera d’“univers” à tout bout de champ, on pourra lui demander s’il compte vraiment le faire vivre, ou juste le vendre en kit.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




