Dans The Flash, un bébé sauvé d’un incendie finit dans un micro-ondes. Oui, l’image est absurde, et c’est bien pour ça qu’elle a relancé tout un vieux dossier DC que la maison d’édition aurait sans doute préféré laisser dormir.
Le film d’Andy Muschietti, sorti en 2023, coûtait environ 220 millions de dollars selon les estimations largement reprises à l’époque, pour un box office mondial de 271,4 millions. Autant dire qu’on n’était pas sur un triomphe, plutôt sur un de ces mastodontes qui avancent en boitant dès la première bobine. Et au milieu de ce grand cirque de super-vitesse, de multivers et de promesses de relance industrielle, une scène a cristallisé l’étrangeté du projet : Barry Allen, version Ezra Miller, protège un nourrisson en l’enfermant dans un micro-ondes éteint. Le gag est censé être protecteur, presque cartoonesque. Sauf que l’image, elle, reste une petite gifle visuelle. Le problème n’est pas la logique du plan, c’est son goût du mauvais timing.
Pour comprendre pourquoi cette séquence a fait tiquer, il faut remonter à une vieille bizarrerie éditoriale de DC. En 1999, dans Elseworlds 80-Page Giant, un one-shot publié sous l’étiquette Elseworlds, Kyle Baker et Liz Glass signaient Letitia Lerner, Superman’s Babysitter, une histoire où un bébé Clark Kent se retrouve, lui aussi, dans un micro-ondes. Le comic a gagné deux Eisner Awards, mais il a aussi déclenché une réaction assez sèche chez DC, au point d’être retiré puis détruit selon plusieurs sources de collectionneurs et d’archives spécialisées. Plus tard, l’histoire a été réimprimée dans Bizarro Comics en 2001, puis de nouveau en 2011, cette fois sans que le ciel ne s’effondre. Comme quoi, les scandales de papier finissent parfois en simple note de bas de page. Chez DC, le micro-ondes a donc déjà servi de test de nerfs éditorial avant de devenir un gag de blockbuster.
Le gag qui grille les doigts
En apparence, la scène de The Flash relève du pur slapstick super-héroïque : un héros court, le temps se fige, des objets volent, des bébés aussi, et Barry improvise avec ce qu’il trouve. C’est le genre de séquence qui veut faire croire qu’elle a le sens du burlesque alors qu’elle repose surtout sur une idée très simple : pousser la logique du sauvetage jusqu’au ridicule. Sauf que le ridicule, ici, n’est pas neutre. Un micro-ondes et un nourrisson, même séparés par l’éteignoir du scénario, ça déclenche immédiatement une alarme mentale. Le film joue avec le malaise comme avec une balle de ping-pong, et il faut bien avouer que ça ne rebondit pas toujours très élégamment. On est à deux doigts du gag de trop, celui qui fait sourire puis grimacer dans la même seconde.
Ce qui rend la chose encore plus savoureuse, c’est que DC avait déjà expérimenté ce genre d’humour noir avec un bébé kryptonien indestructible. Dans Letitia Lerner, Superman’s Babysitter, le ressort comique tenait précisément à l’invulnérabilité de l’enfant : le danger est réel pour les adultes, pas pour lui. Le même principe irrigue la scène de The Flash, sauf qu’en 2023, le contexte n’a plus rien d’innocent. Ezra Miller traînait déjà une réputation encombrante, avec des affaires judiciaires et des comportements problématiques abondamment commentés dans la presse américaine avant la sortie du film. Résultat : le plan ne ressemble plus à une blague de comic book, mais à un symptôme de production qui a perdu le nord. Quand le hors-champ industriel est plus bruyant que le gag, c’est que le film a déjà un pied dans la fosse.

Du papier au malaise, la route est courte
À ce stade, le plus intéressant n’est même pas de savoir si la scène est “choquante” au sens moral du terme. Ce qui compte, c’est son statut de citation fantôme. The Flash ne reprend pas seulement une idée de comic : il recycle un vieux motif de l’histoire DC, avec cette manière très hollywoodienne de transformer un souvenir de niche en clin d’œil supposé malin. Sauf qu’entre 1999 et 2023, le monde a changé, les sensibilités aussi, et le micro-ondes n’a plus la même innocence graphique. Le gag a beau être techniquement inoffensif dans le film, il charrie tout un imaginaire de mauvais goût, de censure passée et de récupération tardive. Le cinéma de franchise adore les références, mais il oublie parfois qu’une référence, ça peut aussi avoir de la mémoire.
Il y a là un petit cas d’école sur la manière dont les studios brassent leur patrimoine. DC, comme Marvel, adore exhumer ses archives, les reconditionner, les repeindre, les vendre comme des trouvailles. Tant mieux quand ça nourrit une vraie idée de mise en scène. Beaucoup moins quand ça ressemble à un recyclage de laboratoire. The Flash est précisément sorti à un moment où le DC Extended Universe touchait à sa fin, avec une impression de table rase plus que de passation de flambeau. Le film n’a pas seulement raté son envol commercial ; il a aussi incarné cette fatigue générale des univers étendus qui veulent tout connecter, tout citer, tout refermer, sans toujours savoir pourquoi. Le micro-ondes n’est alors plus un gag : c’est un petit symbole de la machine qui chauffe à vide.
Le super-héros, le bébé et la mauvaise foi du studio
On peut quand même reconnaître à Muschietti une certaine cohérence dans le chaos. Son film n’est pas un objet lisse ; il est traversé par des effets de vitesse, des ruptures de ton, des idées visuelles qui cherchent à faire du désordre une signature. Le problème, c’est que cette énergie se heurte à la réalité d’un blockbuster qui devait porter beaucoup trop de choses à la fois : relancer un personnage, justifier un multivers, faire revenir des visages du passé, rassurer les actionnaires, et, accessoirement, exister comme film. Ça fait beaucoup pour un seul long métrage. Alors oui, la scène du micro-ondes a quelque chose de franchement absurde. Mais dans un film déjà pris dans la nasse de ses propres ambitions, elle devient presque logique. Presque. À force de vouloir sauver tout le monde, The Flash finit par se sauver lui-même avec un ustensile de cuisine.
Et c’est peut-être là que le clin d’œil à Elseworlds devient le plus parlant : DC a toujours aimé ses mondes parallèles, ses versions décalées, ses variations sur les mêmes icônes. Mais entre le comic culte, censuré puis réhabilité, et le blockbuster de 2023, il y a un gouffre industriel. D’un côté, une blague de papier devenue objet de collection. De l’autre, un film à 220 millions de dollars qui devait rassurer tout le monde et qui a surtout rappelé que les grosses machines n’ont pas de sens de l’humour garanti. On peut trouver la scène drôle, gênante ou simplement bizarre. On peut aussi y voir le résumé parfait d’un studio qui confond parfois mémoire pop et réflexe de survie. Le micro-ondes, au fond, n’a rien grillé du tout. Il a juste révélé ce qui clochait déjà dans le décor.
Et maintenant, la vraie question reste là, suspendue comme un plan de fin un peu trop long : quand un studio ressort ses vieilles provocations pour les transformer en gags de blockbuster, est-ce encore de l’audace, ou juste du recyclage avec un joli logo dessus ?
Bande-annonce VF de The Flash
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




