Le western adore les légendes, mais il a parfois oublié d’en inviter quelques-unes à sa table. Cinq noms immenses, cinq carrières blindées de classiques, et pas un seul vrai galop dans la poussière : voilà un petit paradoxe hollywoodien qui sent bon la revanche du mythe.
Le genre n’a jamais cessé d’aimanter les cinéastes, les scénaristes et les acteurs, parce qu’il accepte presque tout : le classicisme, la révision, le spaghetti, la parodie, le western acide, le western politique, le western crépusculaire, jusqu’au détour cosmique façon Outland de Peter Hyams en 1981. Aux États-Unis, on a longtemps considéré le western comme une sorte de laboratoire moral en plein désert, un terrain où l’on rejoue la naissance de la loi, de la violence et du capital. Pas étonnant que les stars y aient souvent vu une machine à fantasmes idéale. Et pourtant, dans cette galerie de demi-dieux, certains n’ont jamais mis les bottes. Le plus drôle, c’est que l’absence dit parfois autant qu’une filmographie pleine à craquer.
Dans la source de Jeremy Smith pour Slashfilm, publiée le 12 juillet 2026, cinq figures sont retenues : George Clooney, Diane Keaton, Al Pacino, Bette Davis et Cary Grant. Le principe est simple et assez sain : pas de caméo dans une série télé western, pas de petit passage dans un épisode de Gunsmoke, pas de triche. On parle d’un vrai long métrage ou d’un téléfilm, sinon tout le monde finit par avoir un cheval au compteur. Et là, on touche à un drôle de vide dans l’Olympe hollywoodien : comment des stars aussi identifiées ont-elles pu traverser le siècle sans jamais s’encanailler dans la poussière ?
Le désert, ce grand distributeur de rôles
En réalité, le western n’a jamais été un simple genre parmi d’autres. Il a servi de matrice à Hollywood, de terrain d’essai pour les corps, les visages, les silences. On y fabrique des héros, des veuves, des hors-la-loi, des shérifs, des figures de passage. Le genre adore les acteurs qui savent tenir un cadre, habiter un plan, faire exister une morale sans trop parler. C’est précisément pour ça qu’on s’étonne de voir certains monstres sacrés passer à côté. Pas parce qu’ils auraient été « trop grands » pour le western, ce serait une bêtise, mais parce que leur image publique semblait déjà contenir un autre territoire.
George Clooney, par exemple, a toujours eu ce mélange de classe et de malice qui le rend presque naturellement western-compatible. Dans O Brother, Where Art Thou? en 2000, il joue déjà un fugitif de légende minuscule, un bandit de carton-pâte qui pourrait presque sortir d’un saloon poussiéreux. Il a aussi affiché son amour du genre en citant des titres comme Butch Cassidy and the Sundance Kid, Blazing Saddles ou High Plains Drifter parmi ses films favoris. Le plus près qu’il soit allé du grand galop ? Wild Wild West, projet auquel il a été un temps lié avant de s’en écarter. Franchement, on ne va pas lui reprocher d’avoir évité ce naufrage industriel. Parfois, le bon réflexe consiste à ne pas monter en selle sur un cheval déjà crevé.
Des visages trop nets pour la poussière ?
Diane Keaton, elle, pose une autre énigme. Sa carrière traverse la comédie, le drame, le mélodrame, le film de mœurs, avec une liberté qui aurait pu trouver sa place dans un western porté par une héroïne forte. John Huston avait bien tenté de l’embarquer sur The Unforgiven en 1959, mais la proposition ne l’a visiblement pas convaincue, et on comprend pourquoi : se voir offrir le rôle de la mère de Burt Lancaster quand on n’a que cinq ans de moins que lui, c’est le genre de casting qui sent la blague de plateau un peu trop appuyée. Le western a longtemps eu un problème avec les femmes qu’il ne savait pas réduire à des silhouettes. Keaton, elle, n’a jamais eu besoin du désert pour exister à l’écran. Son absence du genre ne ressemble pas à un manque, plutôt à une preuve de plus que Hollywood savait très bien où la placer pour la faire briller.
Al Pacino, lui, aurait pu apporter au western une tension presque shakespearienne. Dans les années 1970, son énergie nerveuse, sa diction coupante, sa manière de faire monter la menace sans hausser le ton auraient collé à un shérif fatigué, un rancher halluciné ou un hors-la-loi rongé par sa propre légende. Il a d’ailleurs déjà évoqué son admiration pour Gary Cooper, qu’il décrivait comme un acteur capable de donner de la dignité à tout ce qu’il touchait. On entend presque le fantôme du western classique derrière cette remarque. Aujourd’hui, à 86 ans, Pacino tourne encore à un rythme qui ferait passer un jeune premier pour un paresseux. Alors oui, il pourrait finir par faire un western par accident, ce qui serait assez cohérent avec sa trajectoire récente. À force de travailler comme un forcené, on finit parfois par entrer dans le genre qu’on n’avait pas prévu de fréquenter.
Quand l’image publique fait barrage
Bette Davis, elle, incarne le cas le plus savoureux. Sa carrière, longue de près de soixante ans, a traversé presque tous les territoires sauf celui du western. Ce n’était pas faute d’offres. John Huston lui a proposé The Unforgiven en 1959, et la réponse rapportée par Davis elle-même a le mérite d’être délicieusement sèche : le rôle consistait à jouer la mère de Burt Lancaster. Elle a ri, puis refusé. Plus tard, dans les années 1960, alors que les rôles se raréfiaient, elle a bien fini par apparaître dans des séries western comme Gunsmoke ou Wagon Train, mais on reste dans la télévision de routine, pas dans le grand geste cinématographique. L’anecdote rapportée par la source à propos de Bruce Dern, bouleversé de la voir sur un plateau de série, dit assez bien la violence symbolique du système : une reine d’Hollywood reléguée à la marge, puis assumant la chose avec une ironie sèche. Chez Davis, le western n’a pas disparu par snobisme : il a surtout été avalé par la hiérarchie impitoyable des rôles.
Cary Grant, enfin, représente le cas le plus intrigant, parce qu’il avait tout pour y aller. Il savait monter à cheval, il avait l’élégance, la précision, la maîtrise du tempo, et son ami Randolph Scott avait fait du western son royaume avec les films de Budd Boetticher, ce fameux cycle Ranown qui reste un sommet de sécheresse morale. Mais Grant portait en lui autre chose : une légèreté, une ironie, une manière de faire glisser le sérieux vers le jeu. Le western classique aime les visages qui portent le poids du monde ; Grant, lui, semblait souvent prêt à vous faire un pas de côté, à transformer la gravité en pirouette. On l’imagine volontiers dans une variation plus légère, presque facétieuse, mais pas dans la grande liturgie poussiéreuse du genre. Et puis Grant contrôlait son image comme un ministre de la diplomatie contrôle sa façade : il a préféré s’arrêter avant de devenir le grand-père de service. Il a sans doute compris qu’on ne passe pas impunément du raffinement à la poussière sans y laisser un peu de sa légende.
Au fond, cette liste dit quelque chose de très hollywoodien : les genres ne sont pas seulement des cases, ce sont des pactes. Certains acteurs deviennent indissociables d’un territoire, d’un ton, d’une posture. D’autres, justement parce qu’ils sont énormes, restent hors champ. Le western, genre de la conquête, a parfois perdu la bataille face à la force de l’image publique. Et c’est peut-être ça, le plus beau : ces absences ont fini par fabriquer leur propre petit mythe. Alors, qui sait ? Le prochain grand western sera peut-être celui qu’on attend depuis toujours, ou celui qu’on n’a jamais vu venir. Après tout, à Hollywood, le désert n’a jamais empêché les fantômes de revenir.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




