Avec Camp, Avalon Fast ne vend pas un simple film de sorcières : elle propose une petite cérémonie de cinéma, quelque part entre la cabane dans les bois et le sabbat émotionnel. Le pitch tient en une formule d’une simplicité désarmante, « un groupe de filles dans la forêt qui font des trucs bizarres », et c’est précisément là que le projet devient intéressant : quand le cinéma de genre cesse de faire semblant d’être universel pour assumer sa bizarrerie, il retrouve parfois une force brute que les blockbusters à 200 millions de dollars ont perdue en route.
Pour rappel, Avalon Fast n’arrive pas de nulle part. Camp s’inscrit dans une tradition bien identifiée du cinéma indépendant nord-américain, celui qui préfère les marges aux centres, les corps aux concepts, les atmosphères aux effets tapageurs. Le film est distribué en salles par Dark Sky, et son existence même rappelle une évidence qu’Hollywood oublie régulièrement entre deux franchises rincées : il suffit d’un lieu, d’un groupe, d’une obsession et d’un regard pour fabriquer du cinéma. Pas besoin d’un univers étendu, merci bien. Ici, la forêt n’est pas un décor, c’est un dispositif. Le tournage à distance, loin du confort urbain, devient une donnée esthétique à part entière, presque une méthode de contamination du réel par le mythe.
Et c’est là que Camp cesse d’être un simple objet de niche pour devenir une proposition de mise en scène : faire naître le sacré à partir du bricolage, du désir et d’un peu de boue.
Bois sacré, cinéma païen
Le cœur du film, d’après ce que laisse entendre Avalon Fast, tient dans cette tension entre le minuscule et le mystique. On a d’un côté un cadre très concret, presque pauvre en moyens, et de l’autre une ambition visuelle qui vise l’enchantement. C’est souvent là que les films de sorcellerie les plus stimulants trouvent leur nerf : pas dans la démonstration de pouvoir, mais dans la sensation que quelque chose d’invisible circule entre les personnages. Le cinéma, après tout, n’a jamais eu besoin de grands effets pour fabriquer du trouble. Un regard, une clairière, un chuchotement au mauvais moment, et on y est.
Fast semble jouer cette carte à fond, avec une idée de la beauté qui ne cherche pas la propreté mais l’aimantation. Le mot « magique » revient dans la présentation du film, et on comprend pourquoi : dans ce type d’œuvre, la magie n’est pas un gadget narratif, c’est une manière de filmer les liens. L’amitié, la sororité, le désir queer, l’occultisme : tout ça se mélange sans hiérarchie, comme si le film refusait de choisir entre le rite et l’affect. Ce n’est pas un film qui explique la sorcellerie, c’est un film qui essaie de la faire sentir.
Queer, oui, mais pas en vitrine
Le mot « queer » circule souvent dans la promotion des œuvres indépendantes comme un tampon de modernité. Ici, il semble au contraire irriguer la mise en scène de l’intérieur. Ce qui compte, ce n’est pas de cocher une case identitaire, c’est de faire exister un groupe de filles comme une communauté instable, désirante, parfois drôle, parfois inquiétante, toujours en train de se fabriquer sous nos yeux. Et ça change tout. Parce qu’au lieu de plaquer un discours sur des personnages, le film semble partir de leur énergie propre, de leurs frictions, de leur manière de tenir ensemble ou de se dérober les unes aux autres.
Dans le cinéma de genre, les corps queer ont longtemps été soit codés, soit punis, soit réduits à des figures d’exception. Quand un film comme Camp s’empare du motif de la sorcière, il ne fait pas que recycler un imaginaire gothique : il le retourne. La sorcière n’est plus l’autre menaçante, elle devient la forme même du collectif, la possibilité d’un lien hors norme. Et ça, franchement, ça a plus de tenue qu’un énième reboot qui confond bruit et puissance.
La forêt comme studio, le studio comme forêt
Le tournage éloigné n’est pas qu’un argument de production ; c’est une manière de cadrer le film dans un espace où tout semble plus poreux. La forêt, au cinéma, a toujours été un lieu de passage : on y perd ses repères, on y croise ses doubles, on y laisse la civilisation au vestiaire. Dans Camp, ce motif prend une dimension presque artisanale. On imagine un film qui tire sa matière de la lumière naturelle, des textures, du vent, du hors-champ. Bref, de tout ce que les grosses machines de studio tentent souvent de dompter à coups de postproduction.
Il y a là une forme de résistance très contemporaine. À l’heure où tant de films de genre cherchent à lisser leur identité pour rassurer le plus grand nombre, Avalon Fast semble défendre l’inverse : un cinéma de l’accident, du lieu, du climat. Quand le décor dicte sa loi, le film gagne en mystère ce qu’il perd en confort. Et c’est souvent le bon calcul.
Une petite secte de cinéma, et c’est très bien comme ça
Camp s’annonce donc comme un objet à part, ni tout à fait film d’horreur, ni tout à fait fable queer, ni tout à fait poème visuel. C’est justement cette indécision qui fait sa valeur. On ne demande pas à ce genre d’œuvre de plaire à tout le monde, sinon on repart avec un produit tiède et une affiche qui sent le comité marketing à plein nez. Ici, on sent au contraire une vraie prise de risque : celle de croire qu’un film peut encore être une expérience sensorielle, communautaire, presque initiatique.
Et puis il y a ce plaisir un peu rare, presque précieux, de voir une cinéaste revendiquer une définition aussi simple que déviante de son propre film. Une bande de filles, des bois, des choses étranges. Voilà. Pas besoin d’enfiler la cape du grand discours. Le cinéma, parfois, tient dans une formule qui semble sortie d’un carnet griffonné au bord d’un feu. Le reste, c’est la magie du montage, du cadre et de l’inquiétude. Et si ça fonctionne, on ne parlera plus d’un petit film de sorcellerie, mais d’une vraie trouvaille. Ce qui, dans le marécage actuel des sorties, n’est déjà pas si mal.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




