Un auteur de hard science-fiction qui cite Star Trek II : La Colère de Khan comme boussole, voilà qui n’a rien d’un caprice de fan : c’est presque une déclaration de méthode. Andy Weir, l’homme derrière The Martian et Project Hail Mary, ne se contente pas d’aimer Star Trek en mode poster au mur. Il y a puisé une idée très précise de la tension dramatique, du rapport au danger et, surtout, de la manière de faire avancer un récit sans le noyer dans la dissertation cosmique. Et ça, pour un écrivain qui adore faire de la survie un problème d’ingénierie, ça compte sacrément.
Pour remettre les choses à leur place, Weir n’est pas un “Trekkie” décoratif. Son œuvre repose sur une foi presque têtue dans l’intelligence humaine, la coopération et la résolution de problèmes. Dans Project Hail Mary, publié en 2021 et adapté au cinéma avec Ryan Gosling, l’essentiel du récit passe par la rencontre et la communication avec Rocky, un extraterrestre avec lequel il faut construire un langage commun. On est en plein dans l’ADN de Star Trek, cette franchise qui a toujours préféré l’échange à la mitraille quand elle avait un peu de tenue. L’équipe de la rédaction adore ce genre de contamination heureuse : un film, une série, un roman, et hop, tout un imaginaire se met à circuler.
Le vrai sujet, ici, c’est moins l’hommage que la greffe : comment un long métrage de 1982 a pu infuser jusqu’à la mécanique d’un romancier du XXIe siècle.
Le Khan qui fait tourner la machine
Dans l’entretien accordé à GQ en 2026, Andy Weir cite sans détour Star Trek II : La Colère de Khan comme son film Star Trek préféré, en ajoutant qu’il a probablement influencé sa manière de construire ses récits. Rien d’étonnant, au fond. Sorti en 1982, réalisé par Nicholas Meyer, le film dure 113 minutes et reste l’opus qui a redressé la barre après Star Trek: The Motion Picture de 1979, jugé trop contemplatif à sa sortie. Le studio Paramount avait besoin d’un second souffle, et il l’a trouvé dans un blockbuster de science-fiction plus nerveux, plus émotionnel, plus frontal. Pas de chichis métaphysiques interminables : de la rivalité, du deuil, de la vengeance, et une mise en scène qui serre le cadre comme un étau.
Ce qui fascine chez Weir, c’est qu’il retient précisément ça : la dramaturgie avant la thèse. Il a beau dire qu’il n’“imite” pas consciemment La Colère de Khan dans Project Hail Mary, il reconnaît que le film a laissé une empreinte durable. Et on le croit volontiers. La structure de ses livres repose souvent sur une succession d’obstacles concrets, presque tactiles, où chaque solution technique ouvre un nouveau piège. C’est du cinéma de survie en prose, avec la même logique de propulsion. Chez lui, la science n’est pas un décor : c’est le moteur dramatique.
Spock, Rocky et la tentation du sacrifice
Le parallèle le plus évident, celui que l’intervieweur de GQ pointe du doigt, tient au sacrifice. Dans La Colère de Khan, Spock se met en danger pour sauver l’équipage, scène devenue mythique pour des générations de spectateurs. Dans Project Hail Mary, Rocky se retrouve lui aussi dans une logique de don de soi, de solidarité extrême, presque de fraternité interespèces. On n’est pas dans le copier-coller, on est dans la résonance. Et c’est bien plus intéressant.

Weir a d’ailleurs déjà expliqué qu’il se méfie des injonctions à faire de Star Trek une tribune à commentaires sociaux permanents. Formulé comme ça, ça peut sembler raide, mais ça éclaire son goût pour La Colère de Khan : le film parle d’âge, de perte, de revanche stérile, de fatigue des corps et des légendes. Bref, il fait passer la philosophie par la chair. Leonard Nimoy n’y joue pas un symbole flottant dans le vide, mais un personnage qui prend une décision irréversible. Ricardo Montalban, lui, compose un Khan habité par la rage et le souvenir, citant Moby Dick comme un capitaine maudit qui aurait avalé trop de littérature pour son propre bien. Le film gagne parce qu’il transforme le space opera en tragédie humaine, pas en bulletin d’idéologie.
Le désert, la planète rouge et le vieux goût de Robinson
Autre valeur, et pas des moindres : The Martian de Weir, publié en 2011 et porté au cinéma par Ridley Scott en 2015 avec Matt Damon, raconte un homme seul face à un environnement hostile, obligé de bricoler sa survie avec trois bouts de science et beaucoup d’obstination. Là encore, on pense à La Colère de Khan. Non pas parce que les deux récits se ressemblent au premier degré, mais parce qu’ils partagent une même idée du personnage piégé : l’intelligence comme seule arme, la solitude comme épreuve, la logistique comme suspense.
Le rapprochement avec Khan fonctionne d’autant mieux que le méchant de Star Trek II est lui aussi un survivant, un homme abandonné sur une planète morte pendant vingt ans, forcé d’inventer des solutions pour tenir debout. Ce n’est pas un hasard si Weir, dans ses romans, adore les situations où la technique devient une affaire de morale. On sauve sa peau, oui, mais on le fait en restant digne, méthodique, parfois drôle malgré la catastrophe. C’est là que son écriture croise le meilleur de Star Trek : une foi dans la débrouille sans cynisme. Pas besoin de faire de grands discours quand un calcul de pression ou une liaison linguistique peuvent vous tenir en haleine. Chez Weir, la survie est un dialogue, pas un slogan.
Le vieux rêve de l’espace, remis au propre
Dans le fond, ce que raconte cette influence, c’est la persistance d’un certain cinéma de science-fiction : celui qui préfère l’élan moral à la pure démonstration d’effets spéciaux. Star Trek II : La Colère de Khan n’a pas seulement marqué Andy Weir parce qu’il est bien fichu. Il l’a marqué parce qu’il a compris qu’un récit spatial n’a pas besoin de se prendre pour un traité pour laisser une trace. Il suffit parfois d’un personnage qui choisit, d’un autre qui perd, et d’un troisième qui survit en inventant des solutions au bord du gouffre.
Et si Weir continue de fasciner, c’est peut-être parce qu’il a gardé cette leçon-là en poche : la SF la plus solide n’est pas celle qui empile les concepts comme des boîtes de conserve, mais celle qui fait battre le cœur au rythme des problèmes à résoudre. Star Trek lui a donné une grammaire. La Colère de Khan lui a donné une cadence. Le reste, c’est du travail d’orfèvre, avec ou sans warp drive. Comme quoi, un film de 1982 peut encore faire des étincelles dans la tête d’un auteur de 2026. Pas mal pour une vieille machine, non ?
Bande-annonce VF de Star Trek II : La colère de Khan
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




