On a tous nos séries fantômes, celles qui passent entre les mailles du filet pendant que les mastodontes raflent l’attention. Beacon 23, adaptation de Hugh Howey avec Lena Headey, fait clairement partie de cette catégorie : une petite machine à paranoïa spatiale qui n’a pas eu le temps de devenir un phénomène, mais qui mérite mieux qu’un simple haussement d’épaules.

Pour situer le terrain, Hugh Howey n’est pas un inconnu pour les amateurs de SF. Ses romans Wool, Shift et Dust ont donné naissance à Silo, lancée sur Apple TV+ en mai 2023 et devenue, elle, un vrai objet de conversation. La même année, une autre adaptation de son travail débarquait sur MGM+ : Beacon 23, d’abord en novembre 2023, avant une deuxième saison diffusée en 2024. Deux saisons de huit épisodes, une réception tiède, puis rideau en mai 2024. Le genre de trajectoire qui sent le potentiel mal exploité, ou simplement l’algorithme qui vous laisse au bord de la route parce que vous n’êtes pas sur la bonne plateforme. Et dans le grand cirque du streaming, ça suffit souvent à vous faire disparaître.

Le vrai sujet, ici, ce n’est pas seulement une série annulée : c’est la manière dont une SF cérébrale peut survivre sans le tapis rouge des géants du streaming.

Un phare, des névroses et un peu de matière noire dans la soupe

Beacon 23 part d’une idée de space opera presque primitive dans sa beauté : un phare cosmique perdu dans l’espace profond, chargé de guider les vaisseaux à travers des anomalies de matière noire. Le pilote envoie une survivante, Aster, se réfugier sur cette station après le crash du vaisseau Crest. Sauf qu’elle tombe sur Halan, soldat cabossé, traumatisé, pas franchement dans son état normal, et surtout pas l’opérateur attendu. Le duo se jauge, se méfie, se teste, puis doit composer avec des pirates, des factions, des saboteurs et un mystérieux artefact qui semble avoir sa propre volonté. Rien de neuf sous le soleil ? Justement, il n’y en a pas, de soleil. On est dans le noir, et ça change tout.

Ce qui tient la série debout, ce n’est pas l’ampleur des effets ou la démesure visuelle à la Foundation. C’est la tension de chambre fermée, la dynamique de duo, le frottement entre deux solitudes qui n’ont pas demandé à cohabiter. Lena Headey, en Aster, apporte cette dureté un peu lasse qu’on lui connaît depuis Game of Thrones, tandis que Stephan James donne à Halan une instabilité plus fragile que spectaculaire. Le cœur du récit, c’est moins l’artefact que la confiance, ou plutôt son absence. Le mystère, ici, sert surtout de prétexte à faire grincer les êtres humains entre eux.

Affiche de Beacon 23
Affiche de Beacon 23

Zak Penn au clavier, le grand bazar en orbite

Derrière la série, on trouve Zak Penn, scénariste passé par Inspector Gadget, Elektra, X-Men: The Last Stand, The Incredible Hulk et Ready Player One. Autrement dit, un homme qui connaît les gros jouets hollywoodiens, les univers à tiroirs et les réécritures de chantier. Ce n’est pas un hasard si Beacon 23 ressemble à une fiction qui veut empiler les couches de sens, les flashbacks, les révélations et les signaux contradictoires. Penn aime manifestement les récits qui avancent en zigzag, avec des morceaux de vérité distribués au compte-gouttes. Parfois, ça donne de la tension. Parfois, ça donne l’impression qu’on tourne autour du pot avec une belle énergie, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

La série a aussi ce petit parfum de SF d’après-guerre froide, où le traumatisme individuel devient la métaphore d’un monde en ruine, et où chaque objet trouvé dans le vide peut déclencher une crise métaphysique. Le fameux minéral, le bracelet d’Aster, les hallucinations de Halan, l’Artifact, tout cela compose une mythologie volontairement opaque. On peut trouver ça un peu chargé, oui, mais ce n’est pas du remplissage idiot. C’est une tentative de faire de la station elle-même un cerveau malade, un lieu qui pense mal, qui se souvient de travers. Pas de quoi faire sauter le plafond, mais assez pour accrocher les amateurs de SF qui aiment quand la série leur parle comme à des adultes.

Les critiques ont haussé un sourcil, pas les bras

Au moment de sa sortie, Beacon 23 n’a pas vraiment déclenché l’hystérie. La première saison a obtenu 55 % sur Rotten Tomatoes, sur la base de 11 critiques seulement. Ce n’est pas un désastre, mais ce n’est pas non plus le genre de score qui fait lever une armée de curieux. Angie Han, dans The Hollywood Reporter, a salué l’atmosphère étrange de la série, tout en pointant ses fragilités narratives ; elle écrivait que « l’incertitude pourrait bien être le cœur du projet » (The Hollywood Reporter), ce qui résume assez bien le contrat proposé au spectateur : accepter de ne pas tout comprendre tout de suite, et voir si l’ambiance suffit à tenir la boutique. Manuel Betancourt, dans The A.V. Club, a pour sa part surtout retenu la dynamique entre les deux personnages, jugeant les mécaniques de mystère moins convaincantes que leur duo. Bref, pas l’ovation, mais pas le sabotage non plus. Le genre de réception qui vous laisse dans une zone grise très MGM+, très “on a essayé”.

Et c’est peut-être là que la série devient intéressante à revoir aujourd’hui. À l’heure où les plateformes cherchent soit le carton immédiat, soit la franchise à rallonge, Beacon 23 ressemble à un objet intermédiaire, bancal mais sincère, qui préfère la tension psychologique au grand spectacle. On peut lui reprocher ses détours, ses énigmes parfois trop appuyées, son goût pour le brouillard narratif. Mais on peut aussi y voir une tentative de faire exister une SF de l’isolement, du doute et de la cohabitation forcée, loin des machines à explosions qui confondent volume et intensité. Pas un joyau caché, non. Plutôt une petite anomalie qui clignote encore dans le noir.

Au fond, c’est peut-être ça, la vraie raison de s’y replonger : non pas parce qu’elle aurait été injustement sacrée, mais parce qu’elle raconte très bien ce que devient une série quand elle n’a ni le prestige d’Silo, ni la puissance de feu d’un géant du streaming. Elle existe, elle vacille, elle intrigue, puis elle s’éteint. Et dans ce petit drame industriel, il y a déjà toute une histoire du streaming contemporain. Le phare est toujours là. Reste à savoir qui, aujourd’hui, a encore envie de le suivre dans le noir.

Part.
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