En 2022, AMC+ a lâché dans la nature un western original qui avait tout pour faire du bruit, puis l’a laissé s’éteindre après une seule saison. That Dirty Black Bag n’a pas raté son coup artistique ; c’est surtout le public qui l’a snobé, et ça, pour un genre aussi mythologique, ça pique un peu.

Le cas est assez parlant, d’ailleurs. Depuis le raz-de-marée Yellowstone et ses satellites, le western télévisé a retrouvé une visibilité qu’on n’osait plus lui promettre il y a quinze ans. Les plateformes ont flairé la poule aux œufs d’or, les studios ont ressorti les santiags, et l’on a vu fleurir des récits de frontières, de terres hostiles et de masculinités à bout de souffle. Dans ce contexte, une série comme That Dirty Black Bag avait de quoi exister : huit épisodes, un tournage européen, une esthétique de poussière et de sang, et une volonté claire de rejouer le spaghetti western sans le momifier. Sauf que voilà, la machine à fantasmes a tourné un peu dans le vide. La série a bien trouvé ses critiques, pas ses foules.

Et c’est précisément là que le sujet devient intéressant : That Dirty Black Bag n’est pas seulement une série oubliée, c’est un western de streaming qui comprend le genre mieux que beaucoup de productions plus tapageuses.

Le saloon, le sabre et le sac poubelle

Créée par Mauro Aragoni, Silvia Ebreul et Marcello Izzo, la série arrive avec un pedigree modeste mais pas honteux : Aragoni venait du court métrage, Izzo de la mise en scène de seconde équipe et de l’assistanat sur plusieurs tournages, bref pas exactement l’Olympe des showrunners américains. Pourtant, le trio a eu le bon réflexe : ne pas faire un western de musée. Le décor est italien, espagnol et marocain, comme dans les grands jours du spaghetti western, mais l’écriture injecte une brutalité très contemporaine, presque premium cable, avec ce qu’il faut de cynisme et de noirceur pour rappeler que la frontière n’a jamais été un endroit propre.

Au centre, on retrouve Dominic Cooper en shérif Arthur McCoy, ancien fugitif reconverti en homme de loi, face à Douglas Booth en Red Bill, chasseur de primes qui transporte les têtes de ses victimes dans un sac. Oui, on est sur un programme qui ne fait pas semblant. Le geste est grotesque, presque cartoonesque, et c’est justement ce qui le rend malin : la série assume le folklore de la violence tout en le tordant avec un humour macabre. On pense à Sergio Leone, évidemment, mais aussi à cette manière très italienne de faire cohabiter le grand opéra poussiéreux et la farce sanglante. Le truc, c’est que That Dirty Black Bag ne cite pas Leone : elle le remixe avec des dents.

Affiche de That Dirty Black Bag
Affiche de That Dirty Black Bag

Le Leone de poche, version streaming

Ce qui frappe, en réalité, c’est la façon dont la série travaille la durée. Huit épisodes pour raconter une vendetta, des alliances bancales et une petite ville qui se délite sous la pression, c’est presque un retour à la mécanique du feuilleton, mais avec le langage visuel du prestige drama. La série prend son temps, laisse respirer les seconds rôles, et transforme Greenville en théâtre de la corruption ordinaire. Pas de grand mythe national ici, plutôt une galerie de types qui essaient de survivre avec leurs propres petits crimes sur le dos. C’est moins héroïque que le western classique, plus sale, plus ambigu, et franchement plus vivant.

Le succès critique n’a pas manqué. Sur Rotten Tomatoes, la série affichait un score de 80 % côté presse, sur la base de cinq avis, tous positifs sauf un, avec une mention spéciale pour la mise en scène et la texture visuelle. Brad Newsome, dans le Sydney Morning Herald, a salué un objet « enjoyably gruesome » selon le journal australien, tandis que John Anderson, dans le Wall Street Journal, y voyait quelque chose d’« entertaining and intriguing » grâce à ses écarts par rapport au western traditionnel. On peut toujours chipoter sur la taille de l’échantillon, mais l’idée est claire : la série a trouvé son langage. Elle n’a juste pas trouvé assez de spectateurs pour durer. Et ça, c’est le péché originel de tant de séries de plateforme : être bien vues par ceux qui les regardent, puis disparaître faute de masse critique.

Le cimetière des bonnes idées

Il faut aussi dire un mot du contexte industriel, parce qu’on ne parle pas ici d’un simple accident de parcours. En 2022, AMC+ cherchait encore sa place face aux mastodontes du streaming, et la logique des abonnements n’offrait déjà plus beaucoup de patience aux œuvres lentes à décoller. Une série peut être bien accueillie, bien jouée, bien fabriquée, et finir tout de même dans le fossé si elle ne devient pas un objet de conversation. That Dirty Black Bag a souffert de ça : pas assez de bruit, pas assez de buzz, pas assez de relais. Le genre western, pourtant, se prête merveilleusement à la série, parce qu’il aime les territoires, les clans, les saisons au sens météorologique comme au sens télévisuel. Mais encore faut-il qu’un diffuseur accepte de passer le flambeau sur le long terme.

Le plus ironique, c’est que la série avait tout pour nourrir une vraie fidélité de spectateurs : un duo central bien dessiné, une violence stylisée, une photographie qui ne triche pas, et cette petite couche de second degré qui empêche le sérieux de devenir plombant. On est loin du western qui se prend pour une thèse de doctorat sur l’Amérique. Ici, ça saigne, ça ricane, ça avance. Bref, That Dirty Black Bag avait l’allure d’un futur petit classique de niche ; elle a fini en secret bien gardé.

Alors oui, on peut toujours rêver d’une saison 2, d’autant que la série a laissé assez de matière pour repartir sans forcer. Mais le streaming adore les promesses qu’il n’honore pas, et les westerns, eux, ont toujours eu ce talent cruel pour mourir avant d’avoir vraiment commencé. Peut-être que c’est aussi ça, leur beauté : une cavalcade, un coup de feu, puis le désert. Et dans le désert, on entend encore parfois les séries qu’on a laissées derrière soi.

Bande-annonce VF de That Dirty Black Bag

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