Avant de devenir un cas d’école du mauvais goût involontaire, A Return to Salem’s Lot a tenté le coup le plus casse-gueule qui soit : prolonger au cinéma une mini-série télé devenue culte. Sauf que l’idée avait déjà l’air bancale sur le papier, et à l’écran, ça sent surtout le cercueil mal refermé.
Pour comprendre le naufrage, il faut remonter à la matière d’origine. Publié en 1975, Salem’s Lot reste l’un des romans les plus aimés de Stephen King, parce qu’il combine deux moteurs narratifs que le bonhomme maîtrise à la perfection : la petite ville américaine qui pourrit de l’intérieur et le mythe vampirique, avec ses crocs, ses codes et sa charge sociale. En 1979, Tobe Hooper en tire une mini-série en deux parties qui a longtemps fait figure de référence, au point d’écraser dans l’imaginaire collectif les autres tentatives d’adaptation. Puis viennent d’autres passages à l’écran, dont la version TNT de 2002 avec Rob Lowe, imparfaite mais pas dénuée de charme, et un film de 2024 signé Gary Dauberman, qualifié par la source de frisson honnête mais sans grand éclat. Bref, Salem’s Lot a toujours attiré les adaptations comme un manoir attire les chauves-souris. Mais en 1987, Larry Cohen a eu l’idée de transformer ce terrain miné en suite de cinéma, et là, on a commencé à sentir le sapin.
Le vampire, le cow-boy et le grand n’importe quoi
Dans A Return to Salem’s Lot, Larry Cohen, déjà connu pour It’s Alive, ne reprend pas Ben Mears ni la structure du roman de King. Il invente un nouveau groupe de personnages, envoie l’anthropologue Joe Weber et son fils Jeremy dans la ville de Salem’s Lot, et les balance au milieu d’une communauté de vampires qui vivent presque comme des voisins un peu trop polis. L’idée de départ n’est pas absurde : faire de la satire sociale, détourner les codes du film de vampires, jouer la carte du second degré. Sauf que le film ne tranche jamais entre horreur, comédie et pamphlet. Résultat : on ne rit pas assez pour une vraie farce, on ne tremble pas assez pour un vrai film de genre, et on ne mord dans rien. Le film veut être malin, il finit surtout par être flou.
Le plus gênant, c’est qu’il ne garde de King qu’une coquille. Le roman original portait une vraie angoisse métaphysique, une contamination morale, une idée très américaine du mal qui s’installe en douce dans le quotidien. Ici, les vampires boivent du sang de vache pour éviter les maladies humaines, ce qui aurait pu nourrir un délire camp réjouissant si la mise en scène assumait franchement l’absurde. Mais Cohen empile les idées sans leur donner de colonne vertébrale. On sent bien la volonté de piquer le consumérisme et la morale conservatrice, seulement les flèches tombent à plat. À ce stade, le film ressemble moins à une relecture qu’à une maquette mal montée. Pas glorieux.
Quand la satire prend l’eau
Le vrai problème de A Return to Salem’s Lot, c’est son ton. Le cinéma de Larry Cohen a souvent aimé les concepts tordus, les détours politiques, les monstres qui servent de miroir à l’Amérique. Mais ici, la mécanique se grippe. Les scènes censées faire sourire n’ont pas assez de nerf, les séquences censées inquiéter manquent de nerf aussi, et le film donne l’impression de tourner en rond dans les rues d’une ville fantôme. Même la relation père-fils, qui aurait pu servir d’ancrage émotionnel, finit noyée dans un fatras de péripéties. On n’est pas face à un mauvais film qui ose trop : on est face à un film qui n’ose jamais vraiment.

La source rappelle aussi un détail qui résume assez bien l’affaire : le score Metacritic du film plafonne à 1,5 sur 10. C’est le genre de chiffre qui ne raconte pas toute l’histoire, mais qui dit tout de même quelque chose du désamour critique. Et pourtant, on peut comprendre la tentation du film : faire revenir Salem’s Lot par la porte du bis, comme si la franchise pouvait survivre en se mettant à faire les clowns avec ses propres crocs. Sauf qu’un univers vampirique, même en mode série B, demande une vision. Sans ça, il ne reste qu’un concept qui bat de l’aile.
Le péché originel des suites qui se croient futées
Ce qui rend A Return to Salem’s Lot intéressant, malgré lui, c’est qu’il illustre un vieux réflexe hollywoodien : croire qu’un titre connu suffit à fabriquer une suite. Dans les années 1980, le marché du film de genre adore recycler les succès télé ou cinéma, souvent avec des budgets modestes et des ambitions mal calibrées. Le problème n’est pas seulement financier ; il est structurel. Quand on plaque une continuation sur une œuvre déjà très identifiée, sans reprendre sa logique intime, on fabrique un objet orphelin. Et c’est exactement ce qui se passe ici. Le film porte le nom de Salem’s Lot, mais il n’en a ni la terreur, ni la mélancolie, ni la cruauté sourde. Il a le titre, pas l’âme.
En face, la mini-série de Tobe Hooper avait compris un truc simple : dans l’horreur, le décor compte autant que le monstre. Le lotissement, les maisons, les rues, les visages, tout participe à l’érosion du réel. Cohen, lui, traite la ville comme un simple prétexte à situations. C’est là que l’écart se creuse. On ne parle pas d’un détail de mise en scène, mais d’une différence de vision. Et quand cette vision manque, même les meilleures dents du vampire ne servent plus à grand-chose. Le film peut bien aligner ses effets, ses rebondissements et ses clins d’œil, il reste un drôle de machin, ni assez trash pour être culte, ni assez sérieux pour être pris au sérieux. Un entre-deux qui sent la poussière froide.
Au fond, A Return to Salem’s Lot est moins une suite qu’un mauvais rêve de franchise : un film qui veut ranimer un mythe, mais qui finit par lui poser un drap blanc sur le visage. Et c’est peut-être ça, la vraie malédiction des adaptations de Stephen King quand elles oublient leur source : elles croient revenir à Salem’s Lot, alors qu’elles n’y ont jamais vraiment mis les pieds.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




