Avec NAZA, Yuval Abraham et Rachel Szor ne cherchent pas la caresse du public ni le petit frisson de prestige qu’on colle parfois aux documentaires de festival. Ils reviennent en terrain miné, caméra braquée sur Tel-Aviv de nuit, et ça sent déjà le film qui va faire tousser plus d’un salon bien poli.
Le projet a été récupéré par MK2 Films, côté ventes internationales, juste avant sa présentation en compétition à la Mostra de Venise. Le duo n’est pas arrivé de nulle part : Abraham et Szor signaient déjà No Other Land, documentaire devenu l’un des titres les plus commentés de ces derniers mois, au croisement du cinéma politique, de l’enquête et de l’intervention frontale. Cette fois, NAZA se concentre sur un tournage nocturne sur les toits de Tel-Aviv, avec l’ambition affichée de montrer en détail les rouages d’un système de contrôle israélien pensé, organisé, presque industrialisé. Rien que ça. Et dans le contexte actuel, on voit bien pourquoi les acheteurs se bousculent un peu au portillon.
La stratégie de MK2 Films n’a rien d’un caprice de cinéphile en goguette. La société française a souvent flairé les œuvres qui transforment la salle en caisse de résonance politique, et NAZA coche toutes les cases du documentaire de festival capable de circuler bien au-delà de Venise. Présence en compétition, signature de cinéastes déjà identifiés, sujet inflammable, promesse d’un regard au ras du réel : voilà le genre de paquet cadeau que les marchés internationaux adorent déballer en public tout en faisant semblant de garder leur sang-froid. Autrement dit, on n’est pas devant un simple achat de catalogue, mais devant un pari sur la capacité du film à s’imposer comme objet de débat.
Toits, nuit et ligne de mire
Le choix du cadre dit déjà beaucoup. Filmer Tel-Aviv la nuit, depuis les hauteurs, ce n’est pas seulement chercher une image belle ou tendue ; c’est installer une position d’observation, presque de surveillance, qui épouse le cœur politique du projet. Le documentaire ne semble pas vouloir se contenter d’aligner des témoignages ou de dérouler une démonstration scolaire. Il vise plutôt à faire sentir les mécanismes, les circuits, les dispositifs. On est dans une logique de cinéma d’enquête, mais avec cette dimension physique que seuls les bons documentaires savent garder : la ville, les corps, les angles morts, les zones éclairées et les autres, celles qu’on préfère ne pas regarder trop longtemps.
Dans cette approche, Abraham et Szor prolongent ce qui faisait déjà la force de No Other Land : une manière de lier l’intime et le structurel sans noyer l’un dans l’autre. Ce n’est pas du reportage plaqué à la va-vite, ni du grand discours qui plane au-dessus des choses. C’est plus sale, plus précis, plus nerveux. Et franchement, ça fait du bien de voir un documentaire qui ne prend pas le spectateur pour un stagiaire en sciences politiques. Le film promet moins d’expliquer le monde que de montrer comment il s’organise, et ça change tout.
MK2, le flair et le flairage
Que MK2 Films entre dans la danse avant même la première vénitienne n’a rien d’anodin. La société de Marin Karmitz a bâti sa réputation sur une ligne éditoriale qui aime les œuvres à forte densité politique, les auteurs qui mordent, les films qui ne s’excusent pas d’exister. Depuis des années, MK2 joue les passeurs entre les festivals et les écrans du monde entier, avec ce mélange très français de goût pour la cinéphilie et d’odorat commercial. Oui, on peut appeler ça du flair. Ou de l’instinct de survie, selon l’humeur du jour.
Dans le cas de NAZA, le timing compte autant que le sujet. Venise reste un accélérateur puissant pour les documentaires de cette trempe : une sélection en compétition, et tout de suite le film change d’échelle, quitte le cercle des initiés, devient un objet de presse, de polémique, de circulation critique. C’est le vieux rêve des distributeurs et des vendeurs internationaux : transformer une œuvre exigeante en événement. Pas forcément pour la diluer, non. Parfois pour lui donner la caisse de résonance qu’elle mérite. Le marché adore les films qui ont une colonne vertébrale, surtout quand cette colonne risque de faire grincer des dents.
Après No Other Land, la barre est haute
Le vrai sujet, au fond, c’est la place que ce nouveau film occupe dans la trajectoire de ses auteurs. Après No Other Land, le duo Abraham-Szor ne peut plus se permettre le moindre geste tiède. Leur nom est désormais associé à un cinéma de confrontation, pas à un simple exercice de style. Cela crée une attente énorme, parfois injuste, mais inévitable : on veut qu’ils confirment, qu’ils approfondissent, qu’ils frappent plus fort encore. Le piège, évidemment, serait de croire qu’un deuxième coup de poing doit forcément ressembler au premier. Le bon cinéma documentaire, lui, sait changer d’angle sans perdre sa cible.
NAZA semble justement chercher cette variation. Même terrain politique, mais autre dispositif, autre espace, autre façon de regarder. Le toit, la nuit, la ville comme machine, tout cela suggère une mise en scène du pouvoir par ses coulisses plutôt que par ses slogans. Et c’est là que le film peut devenir plus retors qu’un simple brûlot : quand le cinéma ne se contente pas d’accuser, mais qu’il organise la perception du spectateur pour lui faire sentir la mécanique en train de tourner. Si le film tient cette ligne, il peut devenir bien plus qu’un titre de festival : un caillou dans la chaussure du consensus.
Reste la question qui fait toujours sourire jaune les attachés de presse et les programmateurs : jusqu’où un documentaire aussi frontal peut-il circuler sans être neutralisé par son propre prestige ? Venise adore fabriquer des objets de débat ; le vrai test commence ensuite, quand il faut les faire vivre hors du tapis rouge. Et là, on quitte les grands mots pour revenir au nerf du cinéma : l’impact, la durée, la trace. Le reste, c’est du vernis. Et le vernis, au bout d’un moment, ça s’écaille.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




