Star Trek: Strange New Worlds adore déguiser son Enterprise en terrain de jeu générique, et l’épisode « Like Chronitons Through the Hourglass » pousse le vice jusqu’au feuilleton télévisé. Derrière la farce, on retrouve en sourdine un vieux mécanisme de The Next Generation : faire du pastiche pour mieux parler des personnages.

Depuis son lancement en 2022 sur Paramount+, la série portée par Anson Mount a pris une drôle de trajectoire. Au lieu de se contenter de rejouer le mythe de l’exploration spatiale à la lettre, elle s’amuse à faire dérailler la machine. Un épisode en mode comédie musicale, un autre en faux conte de fées, un autre en mystère de plateau hollywoodien : on n’est plus seulement dans l’héritage de Gene Roddenberry, on est dans la grande tradition de la série qui sait qu’elle est une série. Et ça, franchement, ça change tout. Le vaisseau n’avance plus seulement vers l’inconnu : il se regarde avancer.

Dans ce nouvel épisode de la saison 4, Trelane, incarné par Rhys Darby, transforme l’Enterprise en soap opera avec tout le paquet : filtres brumeux, cadre plus serré, pauses dramatiques à rallonge, musique qui s’épanche comme un violon sous anxiolytiques, et rebondissements à faire pâlir un scénariste de fin d’après-midi. Le gag n’est pas seulement visuel. Il repose sur une mécanique très précise : prendre des figures de science-fiction ultra-codifiées et les faire basculer dans un autre régime de récit. Le résultat, c’est du Star Trek qui joue à être autre chose sans jamais cesser d’être lui-même.

Le feuilleton dans l’espace, ou comment faire du neuf avec du déjà-très-bien

Ce qui rend l’épisode malin, c’est qu’il ne se contente pas d’un simple numéro d’imitation. Il reprend les codes du soap opera pour les injecter dans la dramaturgie de la série : maladies terminales, comas, faux liens de parenté, jumeaux maléfiques, révélations de dernière minute. Le tout sert surtout à tordre les affects des personnages, notamment Pike, contraint de suivre le délire alors qu’Uhura s’imagine être sa fille perdue. On est en plein dans cette zone où Strange New Worlds adore faire semblant de se moquer des codes télévisuels tout en les utilisant comme une vraie boîte à outils émotionnelle. La parodie, ici, n’est pas une blague : c’est un révélateur.

Ce goût du détournement n’est pas nouveau dans la franchise. The Next Generation avait déjà montré la voie avec Qpid, épisode de la saison 4 diffusé en 1991, où Q envoyait Picard et son équipage dans une fantaisie façon Robin des Bois. Le principe était déjà le même : enfermer les personnages dans un décor de fiction secondaire pour faire ressortir leurs tensions, leurs désirs, leurs blocages. Dans Qpid, Patrick Stewart devait composer avec Vash, le Sheriff of Nottingham et une mise en scène de théâtre de cape et d’épée ; dans Like Chronitons Through the Hourglass, Pike se retrouve à jouer les pères de substitution dans une machine à mélodrame. Même moteur, autre carburant. On n’est pas dans le remake à l’ancienne, mais dans la reprise de structure, le vrai petit dopage de la nostalgie intelligente.

Affiche de Star Trek: Strange New Worlds
Affiche de Star Trek: Strange New Worlds

Q, Trelane et la grande famille des emmerdeurs cosmiques

Le retour de Trelane dans Strange New Worlds n’a rien d’anodin. La série a déjà confirmé, dans « Wedding Bell Blues » en saison 3, le lien entre ce personnage et le Q Continuum, avec un caméo de John de Lancie en père pas franchement rassurant. Autrement dit, Trelane n’est pas juste un farceur intergalactique : il appartient à cette lignée de demi-dieux qui utilisent les humains comme des pions pour tester leurs limites, leurs sentiments, leur capacité à ne pas péter un câble. C’est le grand luxe de la franchise : transformer un concept de sitcom cosmique en outil de caractérisation. Chez Star Trek, l’absurde n’est jamais gratuit quand il sait viser le cœur.

Le parallèle avec Qpid fonctionne d’autant mieux que les deux épisodes reposent sur la même idée de théâtre forcé. Q, dans The Next Generation, aidait Picard à renouer avec Vash en l’enfermant dans un récit d’aventure romantique. Trelane, lui, pousse Pike à traverser le deuil et le manque en le noyant dans les codes du soap. Dans les deux cas, l’entité surpuissante agit comme un scénariste sadique, mais aussi comme un psy de l’espace qui ne sait pas faire autrement que par la manipulation. C’est un peu moche, un peu cruel, et très efficace. La franchise a trouvé son super-pouvoir : faire de la thérapie déguisée en numéro de cirque.

Le vieux Trek n’a pas pris une ride, il a juste appris à se maquiller

Ce qui frappe, au fond, c’est la manière dont Strange New Worlds assume son statut de série héritière sans se contenter de recopier les recettes. Là où tant de franchises se vautrent dans la révérence ou la surenchère, celle-ci choisit le jeu, la variation, le clin d’œil qui raconte quelque chose. Le soap opera n’est pas seulement un décor rigolo : c’est une façon de faire remonter les sentiments à la surface, de forcer les personnages à se regarder dans un miroir déformant. Et ce miroir, justement, renvoie à toute l’histoire de Star Trek à la télévision, cette saga qui a toujours su alterner le sérieux cosmique et le grand n’importe quoi très contrôlé. Quand la série se grime, elle ne fuit pas son identité : elle la met en lumière.

On peut bien sourire devant les zooms appuyés, les répliques suspendues et les faux airs de feuilleton de l’après-midi. Mais derrière la blague, il y a une idée très propre : la science-fiction n’est jamais aussi vivante que lorsqu’elle accepte de se salir les mains avec d’autres genres. Et Strange New Worlds l’a compris mieux que beaucoup d’autres productions actuelles, qui préfèrent souvent l’alignement sage à la prise de risque ludique. Ici, le détour n’est pas un caprice. C’est la route. Et dans cette franchise-là, le détour a parfois plus de panache que la ligne droite.

Reste une question, la seule qui compte vraiment : si l’Enterprise peut devenir un soap opera, qu’est-ce qu’elle ne peut pas devenir, au juste ? On prend les paris, ou on laisse Trelane décider ?

Part.
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