Avec Hope, Na Hong-jin ne revient pas gentiment dans le game : il débarque avec un monstre, un village au bord de la DMZ et une ambition de mammouth. Le film veut être à la fois thriller, film de catastrophe et délire de science-fiction, quitte à marcher sur quelques mines au passage.
Pour situer le chantier, on parle d’un long métrage sud-coréen présenté comme la production la plus chère de l’histoire du cinéma local, sorti après une décennie de silence du cinéaste depuis The Wailing en 2016. Rien que ça. Entre-temps, le marché mondial a continué de se gaver de franchises, de suites et de reboots, pendant que le cinéma coréen, lui, consolidait sa place de fer de lance international avec des œuvres capables de passer du drame social au spectacle total sans cligner des yeux. Hope arrive donc dans un contexte où le blockbuster asiatique n’a plus rien d’un gadget exotique : c’est une machine à fantasmes, un terrain de jeu industriel et artistique, et parfois un joli piège à ego. Le film a été présenté à Cannes avant sa sortie en salles aux États-Unis le 9 septembre 2026, histoire de rappeler qu’on n’est pas face à un simple produit calibré pour l’algorithme. Na Hong-jin ne joue pas la sécurité, il joue la surenchère intelligente.
Et c’est précisément là que Hope devient intéressant : il commence comme un cauchemar contenu, puis se transforme en bête de foire cosmique qui refuse obstinément de rentrer dans le rang.
Le village, la bête et le faux calme avant la tempête
Le premier mouvement du film a tout du piège bien tendu. On s’installe dans Hope Harbor, bourg côtier posé trop près de la zone démilitarisée pour qu’on y respire sereinement. Les panneaux d’alerte, les rues étroites, les regards méfiants : Na Hong-jin fabrique un espace de tension avant même que le monstre ne montre le bout de son tentacule. On pense à ces films qui savent que le hors-champ vaut souvent mieux que la démonstration, et le cinéaste coréen, fidèle à sa réputation, préfère l’atmosphère au bavardage explicatif. Pas de psychologie en kit, pas de trauma emballé sous cellophane. Le shérif Bum-seok, incarné par Hwang Jung-min, est surtout un type débordé, nerveux, presque pathétique dans sa manière d’essayer de tenir la baraque. Et c’est très bien comme ça. Le film refuse le confort du héros propre sur lui, et ça lui donne tout de suite une sale gueule réjouissante.
Dans cette première partie, la mise en scène serre la vis. Hong Kyung-pyo, déjà passé par Snowpiercer, Burning et Parasite, filme les corps au plus près, comme si la caméra elle-même cherchait un coin où se planquer. Le son, lui, écrase tout : moteurs, cris, déflagrations, silences qui claquent plus fort qu’un coup de fusil. On comprend vite que Hope ne veut pas seulement faire peur, mais installer une sensation de siège permanent. Et quand le film bascule dans la poursuite nocturne, avec chasseurs armés, routes défoncées et bêtes invisibles, il retrouve ce que les meilleurs blockbusters savent faire quand ils ne se prennent pas pour des dissertations : mettre le spectateur au bord du siège, sans lui demander son avis.

Quand le monstre sort du bois, le film sort du cadre
Sauf que voilà : à force de vouloir tout embrasser, Hope finit par se disperser. Dès que la créature devient pleinement visible, le film perd une partie de son mystère. Le principe de la menace suggérée, qui faisait tout le sel du début, laisse place à un déploiement de CGI massif, parfois trop démonstratif, parfois trop frontal. Ce n’est pas tant une question de moyens que de dosage. Le film a visiblement le budget pour voir grand, mais il ne trouve pas toujours la bonne distance entre l’émerveillement et la saturation. Et sur 157 minutes, la moindre faiblesse de rythme se paie cash. Des intrigues secondaires s’installent, certaines scènes s’étirent, et l’élan initial se met à boiter un peu. Rien de honteux, mais assez pour qu’on sente le film lutter contre sa propre démesure. À vouloir être plusieurs films à la fois, Hope frôle parfois le péché originel du blockbuster moderne : trop promettre, trop montrer, trop durer.
Il faut pourtant lui reconnaître une audace rare. Là où tant de productions internationales cherchent à lisser leur singularité pour plaire au plus grand nombre, Na Hong-jin fait l’inverse : il pousse ses idées jusqu’au point de rupture. Le résultat n’est pas parfaitement tenu, mais il a du nerf, du tempérament, et une vraie volonté de cinéma. Le final, qui ouvre clairement la porte à une suite, peut agacer par son côté programmatique. Mais il dit aussi quelque chose de très contemporain : dans l’économie actuelle du blockbuster, même un film aussi singulier que Hope n’échappe pas tout à fait à la logique de l’univers étendu. Le monstre n’est jamais seul ; il faut déjà penser au prochain round. Le film veut être une fin de monde, il finit aussi comme une promesse de franchise.
Na Hong-jin, le retour du type qui n’aime pas les lignes droites
Ce qui rend Hope vraiment précieux, malgré ses embardées, c’est le retour de Na Hong-jin lui-même. Depuis The Wailing, le réalisateur s’était fait discret, et on pouvait craindre un simple retour de prestige. Raté. Il revient avec un objet qui ne cherche ni la politesse ni la facilité. On sent chez lui une fascination intacte pour les communautés isolées, les forces obscures et les récits où l’humain se retrouve minuscule face à un chaos qui le dépasse. Sauf qu’ici, il plaque cette obsession sur le moule du film d’invasion extraterrestre, avec un culot qui force le respect. On peut discuter l’équilibre, bien sûr. On peut chipoter sur la longueur, sur certains effets, sur cette tendance à tirer un peu trop sur la corde. Mais on ne peut pas lui reprocher d’avoir fait le boulot en mode automatique. C’est un film qui tente sa chance à chaque scène, et ça, dans le paysage des gros formats, ça ne court pas les rues.
Au fond, Hope raconte peut-être moins une invasion qu’un désaccord profond entre le désir de contrôle et le chaos du réel. Le village, la police, les chasseurs, les scientifiques, les militaires, tout le monde essaie de nommer, contenir, organiser. En face, il y a quelque chose qui déborde. C’est presque la définition du cinéma de Na Hong-jin : une mise en crise des certitudes, un récit qui s’effiloche à mesure qu’il s’ouvre, une machine qui préfère l’accident à la ligne droite. Alors oui, tout n’est pas parfaitement en place. Mais on préfère encore mille fois un film qui se plante en beauté qu’un mastodonte qui avance sans jamais dévier. Et celui-là, au moins, a le mérite de laisser des traces. Dans le grand cirque des blockbusters, Hope ne fait pas semblant d’être sage.
Reste cette question, assez simple au fond : est-ce qu’on demande à un film de nous rassurer, ou de nous secouer jusqu’à l’os ? Na Hong-jin a clairement choisi son camp. Et même quand il rate un virage, il le fait à pleine vitesse. Pas très propre, certes. Mais sacrément vivant.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




