Avant même d’avoir son adaptation télé, Dungeon Crawler Carl a déjà trouvé sa vraie classe de personnage : celle des propriétés culturelles qui transforment chaque idée en objet de collection. Et franchement, entre les chiffres de vente, la série Peacock en préparation et les premières figurines, on n’est plus dans le simple produit dérivé, on est dans la mise en orbite d’une machine à fantasmes.
Pour situer le monstre, la saga de Matt Dinniman n’a rien d’un petit succès de niche qui fait joli sur une étagère de librairie indépendante. En juillet 2026, les huit premiers volumes avaient dépassé les 14 millions d’exemplaires vendus, tandis que les audiobooks narrés par Jeff Hays cumulaient plus de 140 millions d’heures d’écoute. Le dernier tome en date, A Parade of Horribles, est sorti en mai 2026 et la série squatte le classement du New York Times depuis des mois. Autrement dit : on n’est pas sur un feu de paille, mais sur une poule aux œufs d’or qui a déjà commencé à pondre des licences.
Le principe, lui, tient du grand n’importe quoi très organisé : Carl, ancien garde-côte américain, et Princess Donut, le chat de son ex, sont aspirés dans Dungeon Crawler World: Earth, un jeu télévisé de survie en 18 niveaux où il faut résoudre des énigmes, sauver des PNJ, massacrer des monstres et parfois ses concurrents. Le tout sous le regard d’une corporation alien qui a pris la Terre en otage. Oui, c’est absurde. Oui, c’est précisément pour ça que ça marche. Le délire est tellement calibré qu’il appelle presque naturellement le jouet, la vitrine et la collectionnite.
Et c’est là que le merchandising cesse d’être un appendice pour devenir le vrai test de solidité de la franchise.
Boîte à malice, boîte à fric
La première salve de produits signés Playmates Toys joue la carte la plus maligne possible : faire comme si les objets sortaient directement de l’univers de Dungeon Crawler Carl. Les emballages reprennent les codes de la Borant Corporation, cette entité fictive qui chapeaute le jeu dans les romans, au point d’effacer presque toute trace visible de la marque Playmates. C’est du fan service, oui, mais du fan service qui a du cerveau : au lieu de coller un logo criard sur une boîte, on fabrique un faux artefact diégétique. Le genre de détail qui fait sourire les lecteurs et qui, accessoirement, donne envie d’ouvrir le portefeuille.
Les Loot Boxes consacrées à Princess Donut contiennent une figurine mystère, plus un bonus aléatoire comme une carte, un accessoire ou un tatouage temporaire. Dans la logique de la série, c’est cohérent avec l’économie de récompense permanente qui structure le récit. Dans la logique du marché, c’est encore mieux : on entretient la frustration, on pousse à l’achat multiple, on transforme la collection en petit casino domestique. C’est moche ? Non. C’est surtout redoutablement efficace. Le packaging ne vend pas seulement un objet, il vend une règle du jeu.
Princess Donut, reine de l’étagère
La vraie star, évidemment, c’est Princess Donut. Le chat bavard est déjà le meilleur argument commercial de la saga, et les premiers objets le comprennent parfaitement. Les figurines la montrent dans plusieurs états, parfois affalée après un Dirty Shirley, parfois juchée sur Mongo, son dinosaure de compagnie. Le flocage donne un aspect duveteux plutôt réussi, même si on reste dans une gamme de jouets de collection et non dans le luxe sculptural d’un objet de musée. Mais ce n’est pas le but : il faut que ça ait de la gueule, que ça parle aux lecteurs, que ça fasse lever un sourcil à ceux qui ont passé des heures avec l’audiobook. Mission accomplie.
Ce qui amuse, c’est la manière dont l’objet reprend la logique de l’œuvre sans la simplifier. Dungeon Crawler Carl n’est pas une fantasy de confort ; c’est un récit de survie, de brutalité, de spectacle et de commentaire permanent sur le spectacle. Les jouets, eux, absorbent cette ironie et la rediffusent en version plastique. On achète un chat héroïque, mais on achète aussi la satire d’un monde où tout devient produit, y compris l’horreur. C’est presque trop propre pour être innocent. Le jouet devient le miroir miniature d’une série déjà obsédée par la marchandisation du chaos.
Du diorama au punchline
La gamme de statuettes “Highlights” pousse encore plus loin cette logique de souvenir figé. Chaque pièce renvoie à un moment du premier livre, comme si l’on collectionnait des captures d’écran d’un carnage en cours. Les boîtes se permettent même des clins d’œil internes, avec des mentions attribuées à l’IA du système ou des allusions aux profits des crawlers et des PNJ. Là encore, le gag n’est pas décoratif : il fait partie du moteur narratif de la saga, où la violence est sans cesse absorbée par un dispositif de show télévisé intergalactique.
Les objets ne cherchent pas à rivaliser avec les grosses machines du secteur, type Iron Studios ou NECA. Leur finition reste plus légère, plus cartoonesque, plus pop. Mais c’est aussi ce qui les rend cohérents avec les visuels des couvertures audio et avec le ton général de la série. On n’est pas dans la reconstitution réaliste, on est dans l’illustration devenue volume. Et ça, pour une œuvre née dans les marges de la fantasy commerciale avant de devenir un phénomène massif, c’est plutôt bien vu. La collection n’essaie pas d’être noble ; elle essaie d’être juste.
Carl en vitrine, Carl en survie
La première figurine articulée de Carl, au format six pouces, résume assez bien l’ambition de la ligne. Le personnage est fourni avec Princess Donut, Mordecai et Prepotente annoncés dans la vague initiale, ce qui permet déjà d’installer un petit univers étendu sur l’étagère avant même que la série télé n’ait montré le bout de son nez. Le design privilégie les accessoires et les effets de pose : cape magnétique, mains interchangeables, punch ensanglanté, éclaboussures à fixer sur le dos, lunettes de Donut avec effets de tirs magiques. On est dans le jouet narratif, pas dans la statuette figée.
Le choix est malin parce qu’il colle à la logique de Dungeon Crawler Carl : le corps du héros est un terrain d’épreuves, de dégâts, de transformations. Les accessoires ne décorent pas, ils racontent. Même le petit détail du tatouage visible sous les vêtements ou de l’orteil maudit participe à cette esthétique du corps exposé, bricolé, humilié, puis remis en jeu. Ce n’est pas juste une figurine de plus dans la grande foire aux licences. C’est un objet qui comprend que la série est déjà une interface entre récit, jeu et spectacle. En clair : le plastique a compris le roman avant certains adaptateurs de studio.
Peacock, le prochain niveau
En parallèle, l’adaptation série préparée pour Peacock ajoute une couche supplémentaire à l’affaire. Eric Heisserer, scénariste de Arrival, et Christopher Yost, passé par Thor: Ragnarok, sont annoncés comme co-showrunners, tandis que Jeff Hays doit reprendre sa voix de Princess Donut. Le casting de Carl, lui, reste à découvrir. Cette transition vers l’écran n’est pas anodine : elle confirme que Dungeon Crawler Carl a franchi le seuil où une œuvre de genre devient un actif culturel à déployer sur plusieurs supports, avec la même logique que les grandes franchises contemporaines.
Le plus drôle, c’est que tout cela arrive avant même la série. Les produits dérivés précèdent l’adaptation, comme si le marché avait déjà tranché sur la valeur de l’univers. On connaît la chanson : quand une propriété intellectuelle commence à générer des objets avant d’avoir prouvé sa tenue à l’écran, c’est soit un coup de génie, soit une très belle confiance en soi. Ici, on penche franchement pour la première option. Après tout, avec plus de 14 millions de livres vendus et une fanbase déjà chauffée à blanc, la licence a de quoi faire trembler les rayons. Le vrai boss final, ce n’est pas le monstre du niveau 18 : c’est la capacité à durer hors du livre.
Alors oui, on peut regarder ces premières figurines comme de simples babioles. Mais ce serait rater le mouvement de fond : Dungeon Crawler Carl est en train de passer du statut de saga littéraire à celui de machine transmédiatique, avec ses codes, ses fétiches et ses objets-signes. Et si le prochain grand fantasme pop passe par un chat en peluche flocquée et un héros couvert d’éclaboussures, eh bien… on a connu des empires plus élégants. Pas forcément plus rentables, cela dit.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




