Le fantastique en sitcom, c’est un peu la bonne idée qu’Hollywood a mis des décennies à exploiter sans se planter : prendre le foyer, la routine, les disputes de cuisine, puis y balancer une sorcière, un vampire ou un alien avec un grand sourire. Et quand ça marche, on obtient des séries qui parlent de nous avec des cornes, des sorts et des morts-vivants.
Depuis les débuts du format télévisuel, la sitcom adore la cellule familiale, le couple qui se chamaille, le voisin relou, la banlieue trop propre, l’appartement trop petit. Dans les années 1960, alors que la télévision américaine installe ses grands rituels domestiques, certaines séries commencent déjà à tordre la formule : Bewitched débarque en 1964 sur ABC et tient huit saisons, The Good Place arrive en 2016 sur NBC et transforme l’au-delà en terrain de jeu moral, tandis que What We Do in the Shadows pousse le faux documentaire vampirique jusqu’au burlesque administratif. C’est là que la sitcom fantasy devient intéressante : elle ne rajoute pas juste un gadget, elle révèle la mécanique cachée du genre. Le surnaturel n’est pas un décor, c’est un acide. Il fait fondre les conventions. On ne regarde pas ces séries pour leurs effets spéciaux, mais pour la façon dont elles dynamitent le quotidien à coups de sortilèges, de monstres et de mauvaise foi.
Et c’est précisément là que la comédie devient plus maligne qu’elle n’en a l’air.
Banlieue, baguette et crise conjugale
Dans Bewitched (1964-1972), Sol Saks invente une idée d’une simplicité presque insolente : une sorcière vieille de 400 ans mariée à un humain vaguement dépassé par les événements. Samantha, incarnée par Elizabeth Montgomery, vit dans les suburbs avec Darrin, et tout l’intérêt du concept tient à ce décalage permanent entre l’ordinaire le plus plat et une puissance magique qui pourrait, en théorie, faire sauter la grille du voisinage. La série a tenu 254 épisodes, ce qui n’est pas rien pour un programme dont le moteur dramatique consiste à demander : que se passe-t-il quand une femme peut littéralement replier la réalité à sa convenance ?
La réponse, évidemment, c’est que le mari devient un faire-valoir. Et c’est très bien comme ça. Darrin passe son temps à courir derrière les dégâts collatéraux, tandis que Samantha, elle, reste d’une douceur presque suspecte. Ce qui rend la série plus piquante qu’elle n’en a l’air, c’est qu’elle joue avec l’image de la ménagère idéale tout en la sabotant de l’intérieur. Samantha veut faire bonne figure, obéir au modèle conjugal, rentrer dans le rang. Sauf qu’elle est fondamentalement inadaptée à ce monde-là. La sitcom devient alors une satire tranquille de l’Amérique domestique, avec un petit parfum de sabordage élégant.
Les vampires ont pris l’ascenseur
Avec What We Do in the Shadows (2019-2024), FX a offert une machine à gags d’une précision presque cruelle. Adaptée du film de Jemaine Clement et Taika Waititi sorti en 2014, la série transpose des vampires antiques à New York et les enferme dans une colocation de Staten Island. Le principe est simple, mais la série le décline avec une gourmandise folle : ces créatures immortelles ne comprennent rien au monde moderne, ni la technologie, ni les usages sociaux, ni même les micro-règles de la vie en communauté. Résultat : chaque interaction devient un champ de mines comique.
Matt Berry, Natasia Demetriou, Kayvan Novak, Harvey Guillén et Mark Proksch composent une galerie de monstres qui ont gardé les réflexes de conquérants tout en devant gérer les emmerdes très terrestres du loyer, de l’ennui ou de la bureaucratie. Le génie de la série, c’est qu’elle ne traite jamais ses vampires comme des figures romantiques. Ce sont des abrutis très anciens, et c’est beaucoup plus drôle. Le faux documentaire leur va comme un gant parce qu’il transforme leur immortalité en problème logistique. Le monstre sacré, ici, finit en colocataire pénible. Et franchement, ça lui va bien.
Le royaume du n’importe quoi très bien tenu
Galavant (2015-2016) est l’exemple parfait de la série culte fauchée trop tôt. Deux saisons, 18 épisodes, et une énergie qui semble avoir été injectée à la seringue par un scénariste sous caféine. Dan Fogelman y mélange chanson originale, parodie médiévale, esprit Monty Python et ironie façon The Princess Bride. Sur le papier, ça pourrait ressembler à un caprice de chaîne. En pratique, c’est une petite bombe de timing comique.
La force du programme tient aussi à son casting, avec Joshua Sasse en chevalier romantique et Timothy Omundson en roi Richard, qui vole presque chaque scène. Ce n’est pas seulement une série qui se moque de la fantasy héroïque ; c’est une série qui comprend à quel point ce genre adore se prendre au sérieux, puis lui retire le tapis sous les pieds en chantant. Les numéros musicaux, les dragons, les magiciens, les caméos : tout ça pourrait virer au chaos. Sauf que la série tient sa ligne avec une insolence rare. C’est du grand n’importe quoi, oui, mais du grand n’importe quoi orchestré au millimètre.
L’au-delà en mode open space
Au sommet du classement, The Good Place (2016-2020) fait mieux que recycler la sitcom fantasy : elle la retourne comme une chaussette. Michael Schur imagine quatre personnages morts, envoyés par erreur dans le paradis, alors qu’ils mériteraient plutôt l’enfer. Eleanor, Chidi, Tahani et Jason découvrent un au-delà qui ressemble d’abord à une résidence de luxe, avant que la série ne commence à déplier ses propres pièges narratifs et philosophiques. Ted Danson y incarne un superviseur qui n’a rien d’un ange classique, et D’Arcy Carden, en Janet, devient l’une des grandes trouvailles comiques de la télévision récente.
Ce qui fait la différence, c’est que la série ne se contente jamais de poser une idée brillante au départ. Elle la pousse jusqu’au vertige. Elle parle d’éthique, de responsabilité, de rédemption, de libre arbitre, mais sans jamais abandonner la mécanique de sitcom : les répliques fusent, les personnages se plantent, les dynamiques de groupe se détraquent. Le tout avec une élégance qui évite le prêche. On pourrait presque dire que The Good Place a réussi le tour de force de faire passer la philosophie morale par la porte de service. Pas mal pour une comédie qui commence comme un gag d’erreur administrative.
Au fond, ces séries ont un point commun très simple : elles utilisent le merveilleux pour rappeler que la vie ordinaire est déjà assez absurde comme ça. Alors autant y ajouter un vampire, une sorcière ou un démon en costume. On s’amuse, et on se reconnaît un peu trop. C’est peut-être ça, le vrai sortilège.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




