À l’heure où la fantasy télé se prend souvent très au sérieux, Galavant arrivait avec un sourire en coin, une épée en carton et des refrains qui restent dans la tête plus longtemps qu’un générique de prestige. Diffusée sur ABC entre 2015 et 2016, la série a été coupée au bout de deux saisons alors qu’elle avait tout du petit miracle pop qui pouvait, avec un peu moins de malchance et un peu plus d’audience, devenir un classique comique.

Pour comprendre le cas Galavant, il faut replacer le bazar dans son époque. En 2015, la télévision américaine vit encore sous l’ombre portée de Game of Thrones, qui a fait de la fantasy un terrain de jeu pour budgets massifs, intrigues de pouvoir et batailles à n’en plus finir. Dans le même mouvement, The Witcher, The Wheel of Time, Shadow and Bone ou The Lord of the Rings: The Rings of Power viendront plus tard consolider l’idée qu’un univers imaginaire doit d’abord avoir l’air coûteux, grave et bardé de mythologie. Sauf que tout le monde n’a pas envie de se coltiner des cartes, des prophéties et des lignées maudites à longueur d’épisode. Il existe aussi une autre tradition, plus maligne, plus joueuse, héritée de The Princess Bride, Ella Enchanted ou Monty Python and the Holy Grail : celle qui préfère la farce au totem. Galavant s’inscrit pile là-dedans, avec une ambition presque insolente pour une série de réseau diffusée sur ABC, chaîne qui n’a jamais été exactement le repaire des délires les plus tordus. Autrement dit : une série qui voulait chanter faux sur les codes, mais avec une précision redoutable.

Et c’est là que Galavant devient plus intéressant qu’un simple “truc rigolo annulé trop tôt” : la série comprend parfaitement son propre dispositif et s’en sert pour dynamiter la fantasy de l’intérieur.

Un royaume de clichés, mais bien peignés

Créée par Dan Fogelman, déjà responsable du scénario de Tangled et futur architecte de This Is Us puis de Paradise, la série repose sur une idée simple : prendre le conte médiéval le plus balisé possible et le faire dérailler à chaque virage. On y suit Galavant, héros supposé noble mais souvent franchement pénible, lancé à la reconquête de son amour et de son royaume, pendant que le roi Richard, usurpateur grotesque, finit par devenir bien plus qu’un méchant de service. Ce glissement compte énormément. Là où beaucoup de parodies se contentent d’empiler les clins d’œil, Galavant travaille ses personnages comme une vraie comédie de caractères. Le chevalier est un poseur, la prétendue princesse n’a rien d’une ingénue, et le tyran se révèle plus complexe que prévu. Le gag ne remplace pas l’écriture, il la prolonge. C’est la différence entre une blague de couloir et une mécanique de comédie qui tient la route.

Le plus beau, c’est que la série ne se moque jamais de la fantasy de façon paresseuse. Elle la connaît, la respecte, puis la tord. On sent derrière chaque épisode une vraie culture Disney, une connaissance des archétypes de conte, des chansons de film d’animation et de la grammaire du “happy end” qu’on va gentiment saboter. Ce n’est pas du mépris, c’est du piratage affectueux. Et franchement, ça change tout.

Alan Menken à la baguette, et ça ne rigole pas du tout

Autre atout qui aurait dû faire de Galavant un objet plus durable : sa dimension musicale. Alan Menken, monument de Disney, passe ici à la composition et aux paroles, ce qui donne à la série une légitimité presque absurde pour un programme aussi farfelu. On parle quand même du compositeur de The Little Mermaid et Aladdin, pas d’un simple faiseur de jingles. Résultat : les chansons ne servent pas seulement de respiration comique, elles structurent le récit, commentent l’action, cassent le quatrième mur et se permettent même de plaisanter sur la survie de la série elle-même. Oui, la série ose déjà faire des blagues sur son renouvellement et ses coûts de production. Quel culot, et quel plaisir.

Affiche de Galavant
Affiche de Galavant

Ce choix musical la rapproche autant de la comédie de Broadway que du pastiche télévisuel. Certaines séquences jouent avec les codes de Grease ou West Side Story, mais en les transplantant dans un Moyen Âge de pacotille où les armures brillent comme des accessoires de parc d’attractions. Le résultat est souvent irrésistible parce que tout y est chanté avec sérieux, alors que le texte raconte n’importe quoi. C’est le grand art de la série : traiter l’absurde comme un opéra et l’opéra comme une farce.

Le péché originel des bonnes idées : ne pas avoir le bon timing

Le problème de Galavant, ce n’est pas son manque d’inventivité. C’est presque l’inverse. La série arrive trop tôt pour profiter pleinement d’un public déjà habitué à la fantasy télévisée, mais trop tard pour être prise pour une simple bizarrerie de niche. ABC la lance dans une période où les chaînes généralistes cherchent encore à rivaliser avec les mastodontes du câble et du streaming, sans toujours savoir quoi faire des formats hybrides. Une fantasy musicale en demi-heures, bourrée de second degré, de caméos et de ruptures de ton, ça ne se vend pas comme un procedural. Et ça ne se consomme pas non plus comme un gros bloc de prestige. Bref, le pauvre machin se retrouve entre deux chaises, et l’industrie adore faire ça aux projets qui sortent du rang.

La série a pourtant tenu deux saisons, ce qui n’est déjà pas rien pour un objet aussi singulier. Mais sa disparition après 2016 laisse une impression de rendez-vous manqué. On n’est pas face à un ratage, plutôt à une œuvre qui n’a pas eu le temps de devenir un réflexe culturel. Avec une meilleure exposition, une plateforme plus adaptée ou simplement un contexte moins frileux, Galavant aurait pu rejoindre ce club très fermé des séries qu’on cite entre initiés avec un petit sourire complice. Vous savez, ce moment où l’on dit : “Ah oui, ça, c’était sacrément bien fichu.” Et puis on se demande pourquoi ça n’a pas pris. La réponse tient souvent en trois mots : mauvais endroit, mauvais moment.

La blague qui tient debout

Ce qui fait qu’on y revient encore aujourd’hui, c’est que Galavant n’est pas seulement une bonne idée annulée trop tôt. C’est une série qui a compris que le comique le plus efficace naît souvent d’un amour sincère pour ce qu’il caricature. Elle ne démonte pas la fantasy à coups de marteau, elle la démonte avec des paillettes, des couplets et une mauvaise foi délicieuse. Et dans le paysage actuel, où la fantasy télé a parfois tendance à se regarder dans le miroir en espérant y voir un mythe, ce petit ovni garde une fraîcheur presque insolente.

Alan Menken a un jour évoqué l’idée d’une relecture scénique, selon BroadwayWorld. Rien n’a suivi, pour l’instant, mais l’idée dit quelque chose d’assez beau : Galavant appartient à cette catégorie d’œuvres qui n’ont pas besoin d’avoir duré longtemps pour laisser une trace. Parfois, deux saisons suffisent à fabriquer un fantôme tenace. Et celui-là, ma foi, chante encore très bien. Comme quoi, on peut être une série courte et laisser un refrain qui refuse de mourir.

Si la fantasy télé veut vraiment continuer à s’élargir, elle ferait bien de garder une place pour ce genre de drôle de chevalier. Pas besoin de dragons partout quand une bonne vanne, un bon motif musical et un roi grotesque peuvent faire le boulot. Après tout, les royaumes les plus mémorables ne sont pas toujours ceux qui explosent le budget. Parfois, ce sont ceux qui savent rire de leur propre couronne.

Part.
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