La saison 4 de Star Trek: Strange New Worlds ne se contente pas de ressortir un vieux costume klingon du placard : elle remet au centre Kor, le tout premier grand méchant klingon de la franchise, histoire de rappeler que la mémoire de Star Trek adore se contredire avec panache.
Dans l’épisode 4, intitulé A Case of Chiaroscuro, l’Enterprise s’aventure en territoire klingon pour une mission de récupération qui tourne vite au piège politique. Una, Uhura et le docteur M’Benga se retrouvent coincés sur une planète occupée par l’Empire klingon, au milieu d’une résistance locale, tandis que l’épisode joue à fond la carte du polar à l’ancienne, avec un noir et blanc assumé et une ambiance de thriller hollywoodien des années 1940. Le détail n’est pas juste décoratif : dans l’univers de la série, cette esthétique est justifiée par la lumière émise par l’étoile du système. Voilà pour la pirouette scientifique. Pour le reste, on est surtout dans du pur plaisir de franchise qui sait très bien qu’elle parle à des spectateurs capables de reconnaître un Klingon à trois mètres et une incohérence canonique à cinq. Et là, la série appuie exactement où ça fait vibrer les fans : dans la nostalgie, mais avec les crocs.
Pour rappel, Kor n’est pas n’importe quel figurant galonné. Il apparaît dès An Errand of Mercy, épisode de Star Trek diffusé en 1967, incarné par John Colicos. C’est la première fois que la série montre les Klingons, alors pensés comme les adversaires idéaux de la Fédération dans une logique très Guerre froide, très bloc contre bloc, très « on se regarde de travers à la frontière galactique ». À l’époque, les Klingons n’ont pas encore l’allure baroque qu’on leur connaît aujourd’hui : ils ressemblent davantage à des humains maquillés qu’à des guerriers de l’espace bardés de prothèses. Mais Kor, lui, a déjà tout d’un demi-dieu de la mauvaise foi impériale : il respecte Kirk, rêve d’un duel digne de ce nom, et impose une présence qui dépasse largement le simple rôle de méchant de service. Le personnage naît comme un antagoniste, mais il a déjà la carrure d’une légende.
Le vieux Klingon et la mémoire qui déraille
Ce qui rend son retour savoureux, c’est que Strange New Worlds ne se contente pas de faire du fan service paresseux. La série réactive Kor comme une pièce d’archive vivante, en reprenant des éléments de sa première apparition, notamment cette fameuse machine d’interrogatoire mentale qu’il menaçait déjà d’utiliser contre Kirk. Sauf qu’en 2026, le personnage est désormais joué par Demore Barnes, première fois que Kor apparaît en live action sans John Colicos. On touche là à un geste très Star Trek : la saga aime recycler ses figures fondatrices, les faire vieillir, les recontextualiser, les tordre un peu, puis prétendre que tout ça était prévu depuis le départ. C’est faux, bien sûr. C’est même tout le charme du bazar. Le canon de Star Trek, c’est une cathédrale construite avec des échafaudages visibles.

Le plus drôle, c’est que Kor a déjà eu plusieurs vies avant ce retour. Il passe par The Animated Series, où James Doohan lui prête sa voix dans The Time Trap, puis revient dans Star Trek: Deep Space Nine, toujours avec John Colicos, à une époque où les Klingons sont devenus des alliés de la Fédération et où Kor cesse d’être un simple ennemi pour devenir une sorte de monument ambulant de l’histoire klingonne. Deep Space Nine lui donne même une ascendance royale et le confronte à Martok, ancien cadet de basse extraction devenu chancelier. Là encore, la saga adore ses dynasties, ses blessures d’orgueil et ses retours de flamme. Kor n’est jamais juste un méchant : c’est une mémoire politique qui marche, parle et gronde.
Forehead gate, ou le casse-tête des fronts klingons
Évidemment, le retour de Kor remet aussi sur la table le grand feuilleton des apparences klingonnes. Dans la série originale, les Klingons ont un visage presque humain ; plus tard, les films et The Next Generation leur donnent ces fameuses crêtes frontales devenues leur signature visuelle. Deep Space Nine a déjà tenté de recoller les morceaux avec l’épisode Trials and Tribble-ations, en jouant la carte de l’autodérision temporelle. Puis Enterprise, censée se dérouler au 22e siècle, a compliqué l’affaire avec des Klingons à crêtes, avant d’inventer une histoire de virus qui les aurait fait « redevenir » plus humains un temps. Et voilà que Strange New Worlds ajoute sa propre couche à ce mille-feuille canonique. Kor y arbore des crêtes en 2260, les perd en 2267, puis les retrouve à l’âge mûr : on appelle ça une continuité souple, ou un joli foutoir, selon l’humeur du jour. Dans Star Trek, la cohérence n’est pas un dogme ; c’est un terrain de jeu avec des pièges partout.
Mais ce petit chaos n’est pas un défaut, il fait partie du contrat. Depuis ses débuts, Star Trek avance comme une machine à fantasmes qui corrige ses propres mythes en direct, épisode après épisode, décennie après décennie. Les Klingons en sont le meilleur exemple : ennemis de la première heure, guerriers d’honneur ensuite, alliés parfois rancuniers, figures tragiques souvent plus intéressantes que les héros qu’ils affrontent. Kor, lui, incarne cette mutation à lui tout seul. Il vient du temps où la franchise pensait encore en termes de blocs idéologiques, et il survit dans un présent où l’on préfère les zones grises, les héritages bancals et les retours de personnages qui ont déjà tout vu. Bref, le passé klingon n’est jamais vraiment passé. Il revient toujours, avec des bottes, des cicatrices et un sens du panache qui ferait passer bien des blockbusters actuels pour des figurants en plastique.
Et si Strange New Worlds réussit si bien ce numéro d’équilibriste, c’est peut-être parce qu’elle comprend une chose simple : dans Star Trek, le futur n’a de valeur que s’il sait encore convoquer ses vieux fantômes.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




