Avant d’être le Skipper de Gilligan’s Island, Alan Hale Jr. a déjà croisé la route d’un autre petit monument télé : My Favorite Martian. Et ce détour n’a rien d’une anecdote de plateau pour collectionneur de trivia, il raconte au contraire comment la télévision américaine a bricolé, au début des années 1960, la naissance d’un sous-genre qui allait faire florès.
Pour remettre les pendules à l’heure, on est au moment où les westerns commencent à perdre leur couronne. Au début des années 1960, le grand oater reste encore un mastodonte du petit écran, mais la science-fiction s’installe doucement comme nouvelle machine à fantasmes du prime time. On pense évidemment à Star Trek, Lost in Space ou The Twilight Zone, mais la vraie bascule passe aussi par des formats plus hybrides, plus malins, plus bancals parfois : la sitcom fantastico-SF, ou magi-com si l’on veut faire chic. Mister Ed ouvre le bal côté live action dès 1961 avec son cheval bavard, The Jetsons pose une version animée en 1962, puis My Favorite Martian débarque en septembre 1963 et fixe une grammaire qui fera école. Trois saisons, 107 épisodes, et un principe simple : un duo improbable, un secret à protéger, des situations qui déraillent. Le genre a trouvé sa petite poule aux œufs d’or, et la télé américaine adore quand ça sent le gag répétable à l’infini.
Et c’est précisément dans ce décor qu’Alan Hale Jr. vient planter sa moustache de second rôle costaud, juste avant de devenir un visage familier pour des millions de téléspectateurs.
Un Martien dans le garage, un Skipper en embuscade
Dans My Favorite Martian, Bill Bixby joue Tim O’Hara, journaliste qui tombe sur un vaisseau écrasé et recueille un anthropologue martien de 450 ans incarné par Ray Walston. Le gag de départ est limpide, presque enfantin, mais la série ne se contente pas d’un simple duo de farce. Elle organise des aventures plus larges, plus fantasques, avec cette idée très télévisuelle que le quotidien peut basculer à tout moment dans l’absurde le plus total. C’est là qu’intervient l’épisode The Disastro-nauts, où Alan Hale Jr. campe Omar M. Keck, un industriel de la saucisse qui finance une expédition vers Mars. Rien que le nom du bonhomme vaut déjà un demi-gag, et l’équipe de la rédaction a un faible pour ce genre de patronyme qui sent la sitcom écrite au stylo rouge sur un coin de table.
Dans cet épisode de la saison 1, l’intrigue joue sur une mécanique de fuite et de retardement très proche de ce que Gilligan’s Island exploitera plus tard : tout le monde croit toucher au but, puis le destin, la bureaucratie ou la bêtise humaine viennent remettre les compteurs à zéro. Ici, Tim tente de faire embarquer Martin, le départ pour Mars est repoussé, le secret menace d’éclater, et le lancement finit par partir sans eux. On a déjà, en germe, cette logique de l’échec perpétuel qui sera le moteur comique de l’île de Gilligan. Le futur Skipper passe donc par une impasse martienne avant de devenir le chef d’équipage d’un naufrage devenu culte.

Sherwood Schwartz, le type qui a compris le filon avant tout le monde
Le plus savoureux, c’est que ce détour télévisuel relie directement Alan Hale Jr. à Sherwood Schwartz, créateur de Gilligan’s Island. Schwartz a été appelé pour renforcer les scénarios de My Favorite Martian, et il a raconté plus tard, dans un entretien pour la Television Academy, avoir trouvé le pilote formidable avant de vouloir recentrer la série sur le Martien lui-même. Selon lui, le potentiel comique venait de l’étranger absolu, de l’être qui ne comprend pas les usages terrestres et se retrouve confronté à nos petites conventions ridicules. C’est du pur Schwartz : prendre une situation de science-fiction et la faire tourner comme une mécanique de vaudeville cosmique.
Ce qui compte, ici, ce n’est pas seulement la généalogie d’une émission à l’autre. C’est la façon dont Hollywood, ou plutôt la télévision de network, recycle ses talents et ses idées à la vitesse d’une chaîne de montage. Schwartz n’a pas simplement poli un script ; il a repéré un filon narratif et l’a réinvesti ailleurs, avec une efficacité presque industrielle. Il l’a dit lui-même : il n’avait que quelques mois devant lui avant de repartir sur sa propre série. Résultat, Gilligan’s Island surgit en 1964, et Alan Hale Jr. y trouve son rôle le plus célèbre. On n’est pas loin d’un cas d’école où un petit épisode oublié prépare en douce un futur tube de la pop culture.
Le sous-genre qui a pris le large
Après My Favorite Martian, la télévision américaine se met à multiplier les variantes : Bewitched, I Dream of Jeannie, The Smothers Brothers Show, My Living Doll, The Flying Nun, It’s About Time. Le principe est toujours le même, ou presque : injecter du merveilleux dans la sitcom familiale, puis laisser le contraste faire le travail. C’est une idée très rentable, très souple, et surtout très compatible avec la logique des grilles de diffusion de l’époque. Pas besoin d’un budget de blockbuster ni d’effets spéciaux à faire pâlir un studio moderne ; il suffit d’un concept clair, de quelques décors récurrents et d’un casting qui tient la route. La télévision adore ça, parce qu’elle peut exploiter le format à l’infini sans se tirer une balle dans le pied.
La petite histoire raconte aussi quelque chose de plus large sur Alan Hale Jr. Lui qu’on réduit souvent au Skipper était déjà un solide acteur de caractère, capable de traverser les genres et de servir de liant entre des productions très différentes. Son passage chez Schwartz n’est donc pas un simple caméo avant la gloire, mais une pièce du puzzle. Il y a même une ironie délicieuse à le voir apparaître dans une série qui met en scène l’impossible retour à la maison, alors que Gilligan’s Island fera exactement de cette impossibilité son moteur dramatique et comique. Avant de devenir l’homme qui ne ramène jamais personne à bon port, Hale Jr. a déjà joué l’homme qui finance le voyage vers l’ailleurs.
Et c’est peut-être ça, le vrai plaisir de ce genre d’archive télé : voir comment les séries se répondent, se contaminent, se passent le flambeau sans jamais le dire franchement. Un épisode, un nom, un créateur, et tout un pan de l’histoire du petit écran se remet à respirer. Pas mal pour une vieille sitcom martienne, non ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




