On a tendance à parler de la SF britannique comme d’un terrain de jeu pour les idées et les bouts de ficelle. Blake’s 7 en est la preuve la plus réjouissante : quatre saisons, 51 épisodes, un budget riquiqui et une ambition qui, elle, n’avait rien de modeste.
Diffusée de 1978 à 1981 sur la BBC, la série imaginée par Terry Nation n’a jamais eu les moyens de ses fantasmes, mais elle a compensé par une idée de départ d’une efficacité insolente : un chef rebelle, Roj Blake, des criminels évadés, un vaisseau alien baptisé le Liberator et un empire totalitaire à abattre quelque sept siècles dans le futur. Le tout porté par Gareth Thomas, Sally Knyvette, Paul Darrow, Michael Keating, David Jackson, Jan Chappell, Peter Tuddenham à la voix du calculateur Zen, et surtout Jacqueline Pearce en Servalan, méchante de gala, glaciale, élégante, venimeuse. Rien que ça. Le genre de série qui sent la peinture fraîche, la paranoïa politique et la bonne vieille débrouille de studio.
Pour comprendre pourquoi Blake’s 7 mérite mieux que son statut de relique pour initiés, il faut rappeler le contexte. À la fin des années 1970, la télévision britannique fabrique encore de la SF comme on monte un décor avec trois planches, une idée et beaucoup de culot. Terry Nation n’est pas un inconnu tombé du ciel : il a déjà signé des épisodes de Doctor Who, The Saint, The Avengers et The Persuaders!, avant de livrer ici 19 épisodes, dont toute la première saison. Autrement dit, on n’est pas face à un bricolage d’amateurs, mais à une série conçue par un artisan qui connaît parfaitement les ressorts du feuilleton populaire. D’où cette impression de machine narrative parfaitement huilée, malgré les coutures apparentes. Le low budget n’est pas un défaut ici ; c’est presque le moteur esthétique du truc.
Et c’est là que Blake’s 7 devient plus intéressant qu’un simple ersatz de Star Trek ou de Star Wars : la série ne copie pas seulement des formes, elle tord leurs promesses jusqu’au malaise.
Des rebelles, oui, mais pas des saints en carton
En apparence, le pitch tient du cocktail ultra familier : un équipage disparate, un vaisseau surpuissant, une lutte contre un empire maléfique, un ordinateur bavard, des allers-retours entre planètes et couloirs métalliques. Sauf que la série refuse le confort moral du récit de résistance propre sur lui. Les compagnons de Blake sont des repris de justice, des types cabossés, parfois opportunistes, souvent agressifs, jamais tout à fait héroïques. Le parallèle avec The Dirty Dozen n’a rien d’un gadget de présentation : Terry Nation l’a lui-même utilisé pour vendre le projet, selon The Guardian. Et ça change tout.
On n’est pas dans une utopie de salon, mais dans une guerre sale menée par des gens qui ne sont pas d’accord entre eux, qui se soupçonnent, qui se menacent, qui envisagent parfois de se barrer avec le vaisseau sous le bras. Paul Darrow, en Kerr Avon, incarne à lui seul cette ambiguïté délicieuse : cerveau froid, morale élastique, charme de serpent. Le personnage est presque plus moderne que le héros officiel, ce qui n’est pas un hasard. Dans beaucoup de séries contemporaines, on a compris qu’un collectif ne tient que si chacun y apporte sa faille ; Blake’s 7 l’avait déjà intégré à l’époque où la télévision de genre britannique n’avait pas encore les moyens de jouer au grand spectacle. Le résultat, c’est une série où la loyauté ressemble moins à une vertu qu’à un arrangement provisoire.

Servalan, ou la grande classe du mal qui sent la bureaucratie
Autre valeur sûre de la série : Servalan, interprétée par Jacqueline Pearce. Là encore, Blake’s 7 évite le piège du méchant monolithique. Servalan n’est pas seulement une figure de pouvoir ; elle est le visage d’un système qui écrase tout, y compris ses propres agents. Le texte source le rappelle : même elle déteste ses supérieurs. Et c’est précisément ce qui rend la série si acide. L’empire n’est pas un bloc de métal lisse, c’est une machine administrative, hiérarchique, usée, où la cruauté va de pair avec l’absurde. On est presque plus près de la satire politique que du space opera triomphant.
Cette tonalité de désespoir est l’autre grande trouvaille de Blake’s 7. Là où tant de fictions SF promettent l’évasion, la série britannique insiste sur l’enfermement. Même dans le futur, rien ne fonctionne vraiment : les alliances craquent, les institutions pourrissent, les victoires ont un goût de cendre. Ce n’est pas juste sombre, c’est méthodiquement pessimiste. Et franchement, ça fait du bien. La série ne vend pas du rêve cosmique ; elle montre une révolution qui transpire, doute et se salit les mains.
Un culte qui ne s’est jamais tout à fait éteint
Le succès de Blake’s 7 à l’époque n’a rien d’un accident. Malgré des critiques plutôt tièdes, la série a trouvé son public en surfant intelligemment sur l’air du temps : Star Wars venait de remettre la SF au centre du box office mondial, Star Trek restait une référence de structure et d’équipage, et la BBC a su capter cette énergie avec ses propres moyens. Plus tard, la série a gagné un statut de culte, au point d’être régulièrement évoquée comme candidate idéale au reboot. Selon les éléments rapportés par Slashfilm, un projet de relance aurait même été placé en préproduction avec Peter Hoar, réalisateur de The Last of Us. À ce stade, on connaît la chanson : l’industrie adore ressortir les vieilles machines à fantasmes quand elle cherche une poule aux œufs d’or. Reste à savoir si elle saura garder le venin.
Ce qui fait tenir Blake’s 7 aujourd’hui, ce n’est pas la nostalgie en kit, ni le plaisir de cocher les cases du patrimoine télé. C’est sa manière de prendre les codes du space opera et de les salir juste assez pour qu’ils respirent encore. Une série de 1978 qui parle de surveillance, de pouvoir, de trahison, de hiérarchie et de désenchantement politique sans jamais se prendre pour un traité ? On signe où ? Le vrai miracle, c’est qu’avec trois bouts de décor et beaucoup de nerf, la BBC a fabriqué un objet qui continue de gratter là où ça fait mal.
Alors oui, Blake’s 7 a vieilli, parfois de travers, parfois avec ce charme un peu bancal des productions télé d’avant l’ère du lissage numérique. Mais c’est justement dans ces aspérités qu’elle garde sa force. On peut bien continuer à empiler les reboots, les préquelles et les univers étendus ; parfois, il suffit d’une vieille série anglaise qui n’avait pas les moyens de ses ambitions pour rappeler à tout le monde comment on fabrique du culte sans mode d’emploi. Et ça, mine de rien, ça a une sacrée gueule.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




