En 2001, Texas Rangers a voulu rajeunir le western à coups de casting teen-friendly et de marketing pour ados. Résultat : un naufrage à 38 millions de dollars, 737 740 dollars de recettes et un John Milius qui a vu rouge.
Le western américain a toujours eu une sale habitude : se prendre pour un mythe alors qu’il raconte aussi, au fond, la violence fondatrice du pays. Avec Texas Rangers, Hollywood a tenté l’opération inverse, celle du lifting générationnel, comme si coller des visages de jeunes premiers sur un récit post-guerre de Sécession suffisait à faire revenir le public. On était au début des années 2000, époque bénie des recalibrages douteux, quand les studios croyaient encore qu’un genre en crise se sauvait en lui mettant des baskets neuves. Sauf que le western n’est pas une franchise de super-héros qu’on repeint à la va-vite. Quand on trahit sa matière, il finit souvent par vous le rendre au centuple.
Le cas Texas Rangers est d’autant plus savoureux qu’il concentre plusieurs décennies de bricolage industriel. D’abord pensé au début des années 1990 avec John Milius à la réalisation, le projet a traîné, muté, été réécrit, récupéré, puis confié à Steve Miner à partir d’un scénario signé Scott Busby et Martin Copeland. Entre-temps, Ehren Kruger a retravaillé le script, et Miramax a fini par mettre la main sur l’affaire. Le film s’inspire très librement du livre de George Durham, Taming the Nueces Strip: The Story of McNelly’s Rangers, mais l’ambition d’authenticité de départ a visiblement été broyée par la machine à fantasmes hollywoodienne. À force de vouloir faire du western un produit d’appel pour 14 ans, on obtient un objet qui ne parle plus à personne.
Le grand bain des jeunes premiers, ou l’art de rater sa cible
Dans la plus pure tradition des paris de studio qui sentent la salle de réunion et le café tiède, Texas Rangers a misé sur James Van Der Beek, Ashton Kutcher et Dylan McDermott pour incarner des figures censées porter une légende américaine. Le problème n’est pas seulement le casting, même si l’idée avait déjà quelque chose de vaguement absurde sur le papier. Le problème, c’est ce réflexe industriel qui consiste à croire qu’un genre vieillissant se régénère par le vernis de la jeunesse, comme si le western n’avait jamais survécu qu’à travers le poids des corps, des silences et des visages burinés. On est loin du monstre sacré, là ; on est dans le rayon promo.
Le box office a tranché sans poésie : moins de 740 000 dollars de recettes pour un budget de production annoncé à 38 millions. On ne parle pas d’un simple accroc, mais d’une déroute sèche, presque humiliante. Et comme si cela ne suffisait pas, le film a aussi traîné un score famélique de 2 % sur Rotten Tomatoes, ce qui, à ce niveau-là, relève moins de la critique que du constat d’huissier. Texas Rangers n’a pas seulement raté sa cible, il a tiré dans le décor.

Milius, le sabre entre les dents
John Milius n’a jamais été du genre à mâcher ses mots. Scénariste de Magnum Force, auteur de Apocalypse Now et réalisateur de Conan the Barbarian, il appartient à cette race de cinéastes qui considèrent encore le cinéma comme un champ de bataille idéologique, pas comme une ligne de produits. Alors forcément, voir son travail remodelé par des exécutifs persuadés de savoir parler aux jeunes a dû lui donner des envies de siège de fortin. Dans un entretien cité par Creative Screenwriting, il expliquait que Bob Weinstein l’avait appelé comme s’il devait se sentir honoré de revenir saboter sa propre version. Le genre de conversation qui donne envie de raccrocher en claquant la porte, puis de la remettre pour être sûr.
Le plus piquant, c’est que Milius avait déjà mis en garde contre cette obsession de la jeunesse comme valeur suprême. Dans Film Comment, il ironisait sur une culture qui érige l’adolescent en totem. La formule résume assez bien le mal hollywoodien de l’époque : une industrie persuadée que la modernité passe par la dilution des aspérités. Or le western, lui, vit de l’inverse. Il a besoin de rugosité, de hiérarchie, de mémoire. En le transformant en fantasme de studio pour public supposé malléable, Miramax a commis son péché originel. Et Milius, fidèle à sa réputation de franc-tireur, a répondu comme un homme qui voit brûler sa maison.
Quand le mythe se fait dézinguer par sa propre fabrique
Ce qui rend l’affaire intéressante, au-delà du ragot industriel, c’est la manière dont Texas Rangers raconte malgré lui une époque du cinéma américain. Le début des années 2000 est un moment charnière : les studios cherchent encore la poule aux œufs d’or du genre, mais ils ne veulent plus prendre le risque de l’adulte, du lent, du sale. On préfère alors des figures “cool”, des stars en circulation, des récits simplifiés. Le western, lui, ne se laisse pas si facilement passer le flambeau. Il réclame du temps, du poids, du désenchantement. Sinon, il se venge en devenant une coquille vide.
La presse de l’époque n’a pas été tendre. The Washington Post, via Stephen Hunter, réclamait une vraie sensibilité adulte ; New York Post, avec Lou Lumenick, comparait le film à Unforgiven pour mieux souligner l’écart. On ne va pas faire semblant : quand un western se prend une telle volée, ce n’est pas seulement qu’il est raté, c’est qu’il a raté sa définition même. Milius, lui, n’a rien édulcoré de son ressentiment. Son hostilité envers les Weinstein a pris une tournure si brutale qu’elle a longtemps éclipsé le film lui-même. Mais au fond, c’est peut-être le seul élément vraiment vivant de cette histoire : une colère qui dit quelque chose du cinéma quand il se fait dévorer par ses comptables. Le reste, c’est du sable, du bruit et une très mauvaise idée de ce qu’est un western.
Et si l’on veut être honnête, Texas Rangers n’est pas seulement un flop. C’est un petit traité involontaire sur ce qui se passe quand Hollywood confond rajeunissement et amnésie. Milius, avec ses excès, ses coups de menton et sa légende de dur à cuire, avait peut-être surtout compris une chose que les Weinstein ont ignorée jusqu’au bout : un genre ne se sauve pas en le maquillant. Il se sauve en l’écoutant. Enfin, quand on a encore envie d’écouter autre chose que le bruit de sa propre arrogance.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




