L’essentiel à retenir
- Le gazole dépasse 2,20 € en moyenne nationale fin mars 2026, avec des pointes à 2,97 € dans certaines stations.
- Les taxes (TICPE + TVA) représentent plus de 60 % du prix à la pompe : c’est elles, autant que le baril, qui déterminent le plafond réel.
- Un scénario à 4 € n’est pas impossible, mais il nécessiterait une conjonction de crises géopolitique, fiscale et monétaire simultanées.
Comment on est arrivé à plus de 2 € en quelques semaines
Le diesel oscillait encore autour de 1,65 € le litre début 2025, selon les données de roole.fr. Il a bondi à 1,95 € en quelques jours début mars 2026, sous l’effet des tensions entre Israël, les États-Unis et l’Iran. Une hausse de 15 à 20 % en moins d’un mois, que Pierre Chasseray de 40 Millions d’Automobilistes a qualifiée d’« insupportable » sur LCI. La mécanique est connue : quand le baril de Brent monte de 20 %, le prix à la pompe suit avec un délai de quinze jours maximum et une hausse de 5 à 6 %, selon les modèles macroéconomiques cités par Le Monde.
Ce qui est moins connu, c’est la vitesse à laquelle les distributeurs anticipent. Leclerc a signalé début mars une augmentation de 26 centimes sur le diesel en quelques jours. Les gérants de stations indépendantes, eux, répercutent avant même de recevoir leurs nouvelles livraisons. C’est une prophétie auto-réalisatrice : la peur du prix élevé crée le prix élevé.
La structure du prix : ce que le gouvernement préfère ne pas afficher
Quand vous payez 2,20 € pour un litre de gazole, voici ce qui se passe réellement. Le coût brut du produit raffiné représente environ 40 % du prix. Le reste ? Des taxes. La TICPE (Taxe Intérieure sur les Produits Énergétiques, rebaptisée « accise sur les produits pétroliers » mais dont l’ancienne appellation reste courante) est fixée à 59,40 centimes par litre de gazole, et à 66,29 centimes pour le SP95, depuis 2018. À cela s’ajoute la TVA à 20 %, qui s’applique aussi sur la TICPE elle-même. Un impôt sur un impôt. L’iFRAP a calculé en mars 2026 que cette fiscalité représente en moyenne 629 € par an et par ménage rien qu’en TICPE, auxquels s’ajoutent 125,80 € de TVA sur cette même taxe.
Les régions peuvent en plus majorer la TICPE dans des limites fixées par la loi de finances. En 2024, presque toutes les régions ont adopté la majoration maximale autorisée, sauf Auvergne-Rhône-Alpes et la Corse, précise Connaissance des Énergies. Ce qui explique les variations parfois impressionnantes d’une région à l’autre, et pourquoi le plein coûte théoriquement 1,50 € de moins à Grenoble qu’à Paris pour un réservoir de 50 litres.
Le scénario à 3 € : déjà presque là dans certaines zones
La station de Vasles dans les Deux-Sèvres a franchi les 2,97 € le litre début mars 2026. Pas parce que son propriétaire est avide, mais parce qu’elle est isolée, loin des grandes surfaces, et que ses coûts logistiques sont incompressibles. C’est un avant-goût de ce qui pourrait se généraliser. Selon la chaîne Bloc Moteur, le scénario d’une « crise prolongée » placerait le diesel entre 2,30 et 2,50 € et le SP98 entre 2,40 et 2,60 €. Un scénario de « choc pétrolier » franchirait, lui, les 3 €.
TotalEnergies a tenté de limiter l’hémorragie en plafonnant ses carburants à 1,99 € le litre pour l’essence et 2,09 € pour le gazole, selon L’Argus. Un geste commercial, ou un aveu que sans intervention, les prix auraient grimpé bien plus haut ? Les deux, probablement.

Pourquoi certaines régions paient déjà bien plus cher
Dans les zones rurales, les DOM-TOM et les stations-service sans concurrence à proximité, les prix dépassent régulièrement la moyenne nationale de 20 à 30 %. À Nîmes, zagaz.com relevait le 28 mars 2026 un gasoil amélioré à 2,459 € le litre. Ces écarts ne sont pas anecdotiques. Ils dessinent une France à deux vitesses du plein d’essence : celle des grandes surfaces en périphérie urbaine, et celle des territoires abandonnés où la voiture n’est pas un choix mais une obligation.
Les 4 € au litre : sous quelles conditions ?
Soyons précis. Pour atteindre 4 € le litre de gazole en France, il faudrait une conjonction de plusieurs facteurs. D’abord, un baril de Brent aux alentours de 150 dollars, niveau jamais atteint durablement dans l’histoire. Goldman Sachs, dans une note de février 2026, anticipe au contraire un Brent moyen autour de 60 à 65 dollars pour 2026, voire avec un risque de baisse supplémentaire si l’Iran ou la Russie obtenaient un allègement des sanctions. L’IFPEN relevait quant à lui un consensus Bloomberg à 65 $/baril pour 2026.
Ensuite, il faudrait une augmentation significative de la fiscalité. Or la TICPE est gelée depuis 2018 sur les carburants routiers. Elle a certes augmenté en février 2026 sur certains produits comme le fioul et le propane, mais pas sur l’essence ni le gazole classiques. Un gouvernement sous pression sociale n’augmentera pas volontairement la TICPE carburant dans un contexte de flambée des prix. L’iFRAP propose même l’inverse : une baisse ciblée de l’accise pour compenser l’effet « taxe sur taxe », ce que le droit européen autorise pleinement sans passer par Bruxelles.
Enfin, il faudrait un euro affaibli face au dollar, puisque le pétrole se négocie en dollars. Une dépréciation de 20 % de l’euro ajouterait mécaniquement environ 15 à 20 centimes au litre. Ce n’est pas impossible dans un contexte de crise géopolitique majeure, mais ce n’est pas le scénario de base des économistes.
Ce que les automobilistes peuvent faire (et ce que l’État pourrait faire)
Face à cette volatilité, certains comportements reviennent : faire son plein en Belgique quand on habite près de la frontière (le SP95 y était à 1,77 € en mars 2026, contre 1,82 € en France à la même date), utiliser les applications de comparaison ou passer à l’E85, qui s’affichait à moins de 0,82 € le litre en moyenne nationale fin mars 2026, selon automobile-magazine.fr. Un écart de rapport 1 à 3 avec le gazole qui rend la conversion E85 de plus en plus attractive.
Du côté de l’État, les leviers existent. L’Italie a abaissé ses taxes pour faire gagner 25 centimes par litre pendant trois semaines, comme le rappelait Octane Actus fin mars 2026. La France, elle, a surtout communiqué. Bercy a annoncé une surveillance des prix, sans mesure concrète de baisse fiscale. C’est un choix politique, pas une fatalité budgétaire. La TICPE rapporte en effet plus de 30 milliards d’euros par an à l’État, selon les chiffres 2022 de Connaissance des Énergies. Rogner dessus, même temporairement, est un renoncement que le gouvernement actuel n’est pas prêt à assumer.
Pourquoi cette question touche plus que votre portefeuille
Le prix du carburant n’est pas qu’une question de budget. C’est un révélateur de fracture territoriale. Les ménages des zones rurales, qui n’ont pas d’alternative à la voiture, sont frappés de plein fouet par chaque centime supplémentaire. Ils ne peuvent pas télétravailler, prendre le métro ou rouler en vélo. Pour eux, la pompe à essence n’est pas un poste de dépense variable. C’est une rente obligatoire payée à l’État et aux marchés pétroliers.
Le mouvement des Gilets Jaunes, déclenché en novembre 2018 après l’annonce d’une hausse de TICPE, avait déjà illustré ce point de rupture. À l’époque, le diesel était à environ 1,50 € et l’annonce d’une hausse de quelques centimes avait suffi. On en est aujourd’hui à 2,20 € de moyenne, avec des pointes à 2,97 €. La question des 4 € n’est peut-être pas celle du quand, mais plutôt celle du à partir de quel prix le pays craque à nouveau.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



