En 2013, 2 Guns avait tout du petit polar de studio qui devait faire le job avant de filer dans le grand tiroir des films qu’on revoit “un jour”. Sauf que ce faux modeste aligne Denzel Washington, Mark Wahlberg, Bill Paxton et un braquage qui sent la poudre, le cash et le mauvais plan à tous les étages.
Adapté d’un comic book signé Steven Grant et Mateus Santolouco, le long métrage de Baltasar Kormákur arrive à un moment très précis du calendrier hollywoodien : l’été est déjà saturé par les mastodontes, et le film doit exister dans l’ombre d’une machine autrement plus bruyante, The Wolverine, sorti quelques jours plus tôt. On est alors dans cette période où les studios tentent encore de faire cohabiter le blockbuster de franchise et le polar de milieu de gamme, ce drôle d’animal qu’Hollywood sait produire mais qu’il sait aussi oublier avec une élégance de comptable. 2 Guns coûte 61 millions de dollars et en rapporte 131 millions dans le monde : pas un triomphe de légende, mais assez pour prouver qu’un casting bien réglé peut encore faire tourner la boutique. Le film n’a pas gagné la guerre de la mémoire, mais il a gagné la caisse.
Pourtant, ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas tant son box office que sa capacité à condenser tout un imaginaire de cinéma criminel des années 1970 et 1980 dans un emballage de studio 2013. Le film joue avec les codes du buddy movie, du faux-semblant, du flic infiltré et du double jeu, sans jamais chercher la pureté. Il préfère le désordre, les dialogues qui ricochettent, les alliances qui se défont avant même d’avoir été comprises. Et puis il y a cette distribution qui ressemble à un pari de producteur un peu trop content de lui : Denzel Washington en agent DEA au look de hipster fatigué, Mark Wahlberg en militaire qui a l’air de sortir d’un autre film, Paula Patton, Edward James Olmos, James Marsden, Fred Ward, Robert John Burke, et surtout Bill Paxton, qui débarque comme une fausse note géniale. Quand un film de braquage commence à ressembler à une réunion de monstres sacrés, on sait déjà qu’il y a du grabuge en vue.
Et c’est là que 2 Guns devient plus intéressant qu’il n’en a l’air : derrière son allure de polar un peu crade, il raconte surtout la joie très hollywoodienne de voir des stars se battre pour un sac de billets et pour le contrôle du récit.
Le fric, le faux et la belle mécanique du chaos
À la base, l’intrigue tient sur un post-it nerveux : deux hommes infiltrés, chacun persuadé de manipuler l’autre, tentent de faire tomber un baron de la drogue avant de découvrir que le vrai piège est ailleurs. Le scénario multiplie les couches de trahison, les ordres contradictoires, les agendas cachés, jusqu’à transformer le braquage en partie d’échecs sous amphétamines. Ce n’est pas la clarté qui l’emporte, c’est le mouvement. Kormákur filme ça avec une vitesse sèche, presque désinvolte, comme s’il savait très bien que l’important n’est pas de tout comprendre mais de sentir la pression monter. Le film n’est pas limpide, mais il a la politesse du panache.
Le détail qui change tout, c’est l’argent. Pas seulement comme moteur dramatique, mais comme objet de mise en scène. Une somme de 43,125 millions de dollars revient sans cesse, martelée, affichée, fantasmée, jusqu’à devenir une sorte de fétiche grotesque. Là, on touche à quelque chose de presque méta : 2 Guns parle d’un cinéma américain obsédé par le cash, par la valeur visible, par le tas de billets qui justifie tout le reste. Le film regarde ses personnages courir après l’argent comme Hollywood regarde ses stars courir après un concept vendable. Même combat, même odeur de poudre. Le braquage n’est qu’un prétexte ; la vraie prise, c’est le regard que le film porte sur sa propre avidité.

Bill Paxton, le poison lent
Dans cette affaire, Bill Paxton est le petit miracle tordu. Son personnage d’Earl semble d’abord secondaire, presque flottant, puis le film le révèle comme une pièce maîtresse du dispositif, un agent de la CIA plus sale qu’un plan de cuisine dans un film de série B. Paxton joue ça avec une cruauté tranquille, une diction qui traîne juste assez pour donner l’impression qu’il savoure chaque mensonge. D’après la critique d’Odie Henderson pour RogerEbert.com, sa manière de prononcer les chiffres du magot avait quelque chose de presque littéraire ; et oui, c’est bien le genre de détail qui fait basculer un film du côté du plaisir de cinéma pur, celui qu’on n’attendait pas forcément. Paxton, ici, n’est pas là pour rassurer : il injecte du venin, du rythme, du trouble. Il vole presque le film sans lever la voix, ce qui est une forme de braquage assez élégante, avouons-le.
Face à lui, Denzel Washington joue sur un autre registre : moins l’éclat héroïque que la souplesse, la malice, la fatigue contenue. Il a ce talent rare de rendre crédible un personnage qui semble toujours à deux doigts de se moquer de la situation, tout en restant parfaitement dedans. Mark Wahlberg, lui, apporte sa mécanique habituelle, plus brute, plus directe, presque trop lisible parfois, mais le contraste fonctionne justement parce que le film organise leur duo comme une collision de tempéraments. On n’est pas dans la chimie romantique, on est dans l’alliage instable. Et ça, c’est souvent plus drôle, plus sale, plus vivant. Le film tient moins par son intrigue que par la friction entre ses corps d’acteurs.
Un polar qui sent le recyclage, mais le bon
On peut bien sûr repérer les filiations : Charlie Varrick de Don Siegel, les polars de truands des années 1970, les buddy movies où les flics se détestent avant de s’allier, les récits d’infiltration qui empilent les faux-semblants comme d’autres empilent les cadavres. 2 Guns ne cherche pas à cacher ses emprunts, il les remixe avec l’assurance d’un film qui sait qu’il n’invente pas la roue, mais qu’il peut encore lui donner un bon coup de polish. Baltasar Kormákur, déjà passé par 101 Reykjavík et Contraband, filme avec un savoir-faire solide, parfois un peu mécanique, mais jamais paresseux. Il aime les récits de tension et les visages fermés, il aime aussi les films qui avancent sans demander la permission. Ce n’est pas un grand styliste, mais c’est un artisan qui sait quand serrer la vis.
Le plus amusant, c’est peut-être que 2 Guns ressemble à ces productions de studio qui espèrent secrètement lancer une franchise sans jamais vraiment y croire. En 2013, il a même été question d’un 3 Guns du côté du producteur Randall Emmett, projet resté dans les limbes, ce qui n’a rien d’étonnant : le film était trop bancal pour devenir une saga, trop spécifique pour se transformer en machine à épisodes. Et c’est sans doute très bien comme ça. Tout n’a pas vocation à devenir un univers étendu, merci bien. Certains films doivent juste exister, faire leur petit numéro, empocher leur argent, puis disparaître avec un sourire en coin. Le cinéma de studio a parfois raison quand il ne pousse pas la blague jusqu’au bout.
Au fond, 2 Guns n’est pas un grand oublié par hasard : il n’a ni la singularité d’un classique culte, ni la nullité spectaculaire qui garantit une seconde vie sur internet. Il flotte dans cette zone grise des films “corrects” qui vivent surtout par fragments, par scènes, par répliques, par la présence d’un acteur qui fait soudain tout basculer. Et c’est peut-être sa vraie victoire : rappeler qu’un polar de 61 millions de dollars peut encore contenir, au détour d’un regard de Bill Paxton ou d’un sourire de Denzel Washington, un peu de cette vieille magie sale qu’Hollywood sait produire quand il arrête de se prendre pour une usine à mythes. Pas un monument, non. Mais un joli petit coup de canif dans la routine.
Bande-annonce VF de 2 Guns
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




