On a donc assisté à un petit miracle industriel : un film que Warner Bros. avait tenté d’enterrer pour raisons comptables finit en salles, et il ne se prend pas une gamelle immédiate. Sauf que le vrai sujet n’est pas là. Le vrai sujet, c’est de savoir si Coyote vs. Acme remet les Looney Tunes sur la carte ou s’il ne fait que retarder l’enterrement d’une franchise que Hollywood ne sait plus très bien manier.

Pour remettre les pendules à l’heure, Coyote vs. Acme sort d’une histoire déjà plus romanesque que son propre pitch. Le long métrage hybride, réalisé par Dave Green, a d’abord été rangé dans le tiroir des victimes fiscales avant d’être récupéré par Ketchup Entertainment en mars 2025. Le film a coûté, selon les chiffres rapportés, 70 millions de dollars de production, avec un budget marketing estimé à 10 millions par Deadline, bien loin des 30 à 40 millions qu’on voit souvent sur ce type de sortie. Résultat au démarrage en Amérique du Nord : 15,9 millions de dollars, deuxième du classement derrière Spider-Man: Brand New Day et devant The Dog Stars. Pas ridicule. Pas triomphal non plus. Bref, le genre de score qui fait lever un sourcil plutôt qu’un champagne. Le film n’a pas explosé le box-office, mais il a déjà gagné le droit d’exister.

Ce qui change tout, c’est le contexte. Warner Bros. avait déjà montré avec Batgirl en 2022 qu’un film pouvait disparaître non pour son niveau artistique, mais pour son utilité dans un bilan. Là, le coyote a échappé à la cave et au broyeur, ce qui suffit presque à lui donner une aura de survivant. Et il faut bien le dire : dans une époque où le studio system adore parler d’IP comme d’un troupeau de vaches à traire, les Looney Tunes restent une poule aux œufs d’or théorique, mais une poule sacrément difficile à faire pondre. Le vrai casse-tête, ce n’est pas de sauver Bugs Bunny, c’est de savoir quoi faire de lui sans le transformer en mascotte de parc d’attractions.

Le coyote a couru, mais l’industrie le regarde encore de travers

En apparence, le démarrage de Coyote vs. Acme ressemble à une petite victoire de la persévérance. Le film bénéficie d’un bon bouche-à-oreille, d’un CinemaScore A et de critiques globalement favorables, ce qui n’est pas rien pour un opus qui traîne derrière lui une légende de film maudit. Mais l’industrie ne lit pas les contes de fées avec la même tendresse que les spectateurs. Elle regarde les courbes, les territoires, la tenue en deuxième semaine, la capacité à aller chercher de l’argent hors des États-Unis, puis elle tranche. Et là, on entre dans la zone grise : un départ à 15,9 millions pour un budget de 70 millions, ce n’est pas le genre de départ qui fait sauter les bouchons. C’est plutôt le genre de départ qui dit : attendons de voir si le film tient debout.

Pour Ketchup Entertainment, en revanche, l’affaire est presque déjà rentable en termes d’image. Le distributeur a payé 50 millions pour les droits, avec une stratégie de sortie plus modeste que celle d’un mastodonte de studio. C’est là que le calcul devient intéressant : un petit acteur peut se permettre de transformer un score modeste en victoire symbolique, là où Warner aurait probablement brandi le mot flop en lettres capitales. Autrement dit, le même chiffre ne raconte pas du tout la même histoire selon qui le lit.

Affiche de Coyote vs. Acme
Affiche de Coyote vs. Acme

Warner, Bugs Bunny et l’art de ne pas savoir quoi faire de son trésor

Le problème des Looney Tunes, ce n’est pas l’absence de notoriété. C’est presque l’inverse : tout le monde connaît Bugs, Daffy, Taz, Porky, mais Hollywood ne sait plus les brancher sur une machine à cash durable. Space Jam: A New Legacy a bien tenté de relancer la mécanique en 2021, avec 163,6 millions de dollars dans le monde, mais sans retrouver le statut de phénomène culturel de son aîné. Et du côté de l’animation télé, Looney Tunes Cartoons a su retrouver l’esprit des courts métrages classiques, sans déclencher une hystérie commerciale. On a donc une marque aimée, respectée, patrimoniale même, mais pas forcément une franchise qui imprime encore la culture populaire au sens où le font les grands blocs Marvel ou Spider-Man.

La sortie de The Day the Earth Blew Up a confirmé ce malaise. Le film a été bien reçu, puis a végété dans un week-end catastrophique avant de plafonner à 15,4 millions de dollars dans le monde. Coyote vs. Acme fait déjà mieux en un seul week-end nord-américain, ce qui prouve au moins une chose : le public répond quand on lui laisse la possibilité de répondre. Mais répondre ne veut pas dire s’engager pour une saga, une suite, un univers étendu et trois spin off qui sentent la réunion de comité. Les Looney Tunes restent une machine à fantasmes, pas une formule industrielle stabilisée.

Le carton moral ne fait pas une franchise

Surtout, il faut regarder ce que raconte ce démarrage au-delà des chiffres bruts. Coyote vs. Acme fonctionne comme une métaphore assez élégante de son propre personnage : il court, il tombe, il se relève, il insiste, et il finit par arracher quelque chose au système. Le film a gagné sa bataille contre l’effacement, ce qui est déjà un récit en soi. Mais le box-office, lui, ne distribue pas des médailles pour la ténacité. Il récompense la traction, la répétition, la capacité à transformer un premier week-end en promesse de second, puis de troisième. Or les Looney Tunes n’ont pas encore trouvé le format qui leur permettrait de passer du patrimoine au réflexe de consommation.

Et c’est là que l’on voit la limite du sauvetage. Oui, Coyote vs. Acme peut très bien devenir un succès relatif si sa tenue est bonne et si l’exploitation en streaming, en VOD et à l’international prolonge la vie du film. Oui, le pari peut s’avérer moins coûteux qu’un échec frontal. Mais non, ce lancement ne garantit pas que Warner ait enfin compris comment faire vivre ses personnages sur grand écran sans les dénaturer. Le coyote a survécu, la franchise, elle, reste en suspens.

Au fond, c’est peut-être ça, la vraie ironie : un film sauvé in extremis devient le meilleur argument pour prouver que son avenir n’est pas encore assuré. Le genre de victoire qui vous laisse debout, mais pas forcément rassuré. Et à Hollywood, on sait bien que les survivants font de bons mythes, pas toujours de bons plans de carrière.

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